La disparition de la langue Française
Paru en 2003 chez Albin Michel
publié maintenant chez LGF, le Livre de poche,

9b3df9e1cce19d706908c1dd95f028e8Ceux qui me connaissent un peu savent déjà mon admiration sans limite pour Assia Djebar. J’ai parlé d’elle ici longuement (pardonnez l'épouvantable mise en page, je débutais sur le net...).  Ceci étant dit, il y avait longtemps que je n’avais plongé le nez dans l’un de ses livres.

Avec la disparition de la langue française, un roman, elle nous livre une réflexion sans facilité sur ce que devient un pays après sa décolonisation. Je crois en effet que malgré la localisation très algérienne du récit, malgré sa présence quasi charnelle, la réflexion menée sur la relation entre langue française et langue arabe pose directement la question "et après ?", laquelle intéresse tous les pays nés des décolonisations.

L’impact de l’histoire, des événements et du sang sont une chose. Une chose terrible, ineffaçable. Cependant, il conditionne une autre véritable transformation, presque plus irréversible que celle des institutions ou des frontières. Parler façonne l’esprit. Berkane, le héros, vit l'arabe comme la langue du cœur, la langue sensuelle qui vous est donnée par votre mère, la langue qui délivre le plus grand plaisir et apaise l'âme. Pourtant, il a aimé en français. Il a vécu en français, il réfléchit en français et si cette langue est devenue langue "de tête", elle n'est pas pourtant dénué d'affect pour lui. à l'occasion de son retour en Algérie, il découvre que ce qu'il lui faut apprivoiser n'est pas tant une guerre de souvenirs que cet étrange conflit, intime, impartageable.

Que se passe-t-il quand la langue reste et que les troupes s’en vont ? Que devient cette langue, acquise mais introduite au plus intime de soi et vécue dans la relation à l'autre ?
Les femmes qui entourent Berkane sont l'incarnation du tissage serré des langues autour de nous. Les deux langues sont les deux visages de Berkane, tout comme sa relation avec les deux femmes du livre sont deux manières complémentaires d'appréhender le monde. Le français le fait entrer dans la trame des choses et Marise est celle avec qui il est allé au plus près de l'amour. L'arabe le ramène à la brûlure de l'enfance, l'immédiateté de l'amour maternel, charnel et Nadjia est celle qui en quelques nuits le rend à la mémoire, lui redonne sa place dans l'histoire de sa terre d'origine.

Que peut alors devenir Berkane, vêtu de deux robes de langage, quand autour de lui des hommes projettent sur le présent la caricature d'un passé méconnu. Le monde algérien contemporain est nourri des multiples langues qui naviguent à travers son histoire. Le français et l'arabe bien sûr mais aussi les différents dialectes, plus les langues de kabylies, le tiffinagh…

La rigidité de l'ignorance ne mène qu'à la mort, à la disparition, et si le titre du livre est bien la disparition de la langue française, ce n'est pas parce que le français disparaît de l'Algérie contemporaine. C'est, selon ma lecture de ce livre, parce que l'Algérie authentique disparaît quand elle suit ceux qui la réduisent à une image étriquée d'un passé qui n'a jamais été simpliste.

Un beau roman donc, à lire avec mesure et recul, dont la force allégorique est renforcée par l'écriture très "africaine" d'Assia Djebar, son souffle, sa puissance visonnaire. L.Z