L'écriture-délivrance d'Assia Djebar

par Tirthankar Chanda

RFI, le 31/12/2007

«Assia Djebar est la plus importante femme-écrivain du Maghreb », disait son ami, l'écrivain Tahar Djaout.
Traduite dans une vingtaine de langues, son oeuvre originale et protéiforme est enseignée dans le monde entier. Élue à Académie française en 2005, elle est la première Africaine à siéger sous la Coupole. Elle partage son temps aujourd’hui entre Paris et États-Unis où elle enseigne au département d’études françaises de New York University. L’Académicienne vient de publier récemment le premier volet d’une vaste fresque autobiographique, Nulle part dans la maison de mon père (Editions Fayard), qui répond, au dire même de son auteur, à une « impatience d’auto connaissance ».   

« De loin je suis venue et je dois aller loin... », telle pourrait être la devise de l’Algérienne Assia Djebar qui a mis en exergue au début de son nouveau roman Nulle part dans la maison de mon père, ces quelques mots empruntés à une poétesse britannique (Kathleen Raine).

Une devise taillée pour cette grande dame des lettres maghrébines, au parcours hors du commun qui l’a conduite des villages au pied de l’Atlas à l’Académie française amarrée aux rives de la Seine, de la gynécée maghrébine à l’avant-garde des luttes féministes, de l’obscurité coloniale au rayonnement post-colonial. Ce parcours est d’autant plus exceptionnel que l’écrivain ne nie rien, ni les origines, ni les défaites. Au contraire, elle puise constamment dans son propre passé ainsi que dans le passé de son peuple, plus particulièrement dans l’histoire des femmes de son clan - ces « aïeules » berbères dont elle se sent proche -, la force de pousser encore plus loin ses luttes contre le patriarcat, mais aussi la matière de ses oeuvres complexes et magistrales. « Écrire m’a ramenée, aime-t-elle dire, aux cris des femmes sourdement révoltées de mon enfance, à ma seule origine. Écrire ne tue pas la voix, mais la réveille surtout pour susciter tant de sœurs disparues. »

Lire et écrire, une façon d'être libre

A la fois romancière, nouvelliste, journaliste, poète, dramaturge et cinéaste, Assia Djebar est auteur d’une vingtaine d’ouvrages, tous genres confondus. Cette oeuvre protéiforme frappe par son militantisme thématique et par son écriture poétique qui procède par suintement et par remémorations, plutôt que par affirmations revendicatives. A l’origine de ce désir d’écriture, l’école française et la découverte de la littérature. Née à Chechell en Algérie en 1936, de mère berbère et de père instituteur, Assia Djebar doit à ce dernier son inscription à l’école maternelle de son village. Ses cousines n’auront pas cette chance. C’est sans doute cette prise de conscience qui fit d’elle une brillante élève. Elle sera l’une des premières filles de son clan à obtenir son certificat d’études et la seule musulmane au lycée de Blida à étudier le grec et le latin. Sa découverte de la littérature française date aussi de cette époque. La lecture est, depuis, sa seule ivresse. Très vite, elle en fit une sorte de « refuge linguistique » car, comme elle l’a écrit dans son essai autobiographique Ces voix qui m’assiègent (Albin Michel 1999), « lire et écrire dans cette langue, dans les années 1950, était aussi pour les femmes algériennes une façon d’être libres, d’accéder au savoir, de sortir du cercle exclusivement féminin ». Mais en même temps, comme on peut l’imaginer, le choix d’écrire dans la langue du colonisateur a été une souffrance. Mais Djebar a su transformer son dilemme en un projet d’écriture que l’on résumera ainsi : mettre en oeuvre à travers le récit une polyphonie de voix et de registres, façon d’offrir une résistance au monolinguisme factice qui écrase l’Algérie. Opposée à l’arabisation forcée de son pays depuis l’indépendance aux dépens du français, mais aussi du berbère et de l’arabe dialectal, elle a fait de la mort ou de la disparition des idiomes l’une des thématiques centrales de sa fiction, comme en témoignent les titres de certains de ses ouvrages : Oran, langue morte (Actes Sud, 1997) ou La disparition de la langue française (Albin Michel, 2003).

Aux côtés des femmes arabes

Assia Djebar a publié ses premiers romans avant l’indépendance  algérienne. Elle a alors à peine 20 ans. Ses livres ont pour thème la guerre, les familles disloquées, mais aussi la montée de l’individualisme au sein de la bourgeoisie. C’est d’ailleurs le sujet de son tout premier roman La Soif, paru aux éditions Julliard en 1957. Ce roman, qui met en scène l’émancipation d’une jeune fille bourgeoise aux prises avec les interdits et sa découverte du corps et de la sensualité, a valu à la jeune Djebar laréputation sulfureuse de

« Françoise Sagan musulmane ».

De son vrai nom Fatima-Zohra Imalayène, elle se fera désormais connaître sous le pseudonyme d’Assia Djebar, de peur que son père s’imagine que sa fille puisse ressembler un tant soit peu aux protagonistes émancipées et scandaleuses de ses fictions. Après avoir traversé des phases successives de roman psychologique et de roman engagé, c’est dans les années 1980, avec son célèbre recueil de nouvelles Femmes d’Alger dans leur appartement (Edition des Femmes) et L’Amour, la fantasia (Lattès, 1985), qu’Assia Djebar entre véritablement dans son sujet qui est la condition féminine dans le monde arabe, dont les contraintes et les déchirements sont saisis à travers la parole, la mémoire personnelle et historique. Djebar s’interroge également sur les questions du fondamentalisme et de la dictature qui, affirme-t-elle, sont étroitement liées à « l’obsession névrotique de la langue unique ».

Le temps de « l'auto dévoilement »

Cette métamorphose du récit djebarien à partir des années 1980 s’accompagne aussi d’une révolution de l’écriture qui se manifeste essentiellement à travers l’éclatement des genres et le mélange fécond de l’autobiographique, du fictif et du mythologique, qui sont devenus au cours des années les marques de reconnaissance de cette fiction singulière. Autant de caractéristiques que les inconditionnels de l’Académicienne retrouveront dans son nouveau roman, sans doute l’un de ses plus accomplis et le plus sensuel. Récit autofictionnel à la première personne, Nulle part dans la maison de mon père mêle habilement les souvenirs d’enfance à l’évocation du passé lointain, et nous conduit pas à pas sur les chemins tortueux d’une autoanalyse rétrospective, aux conséquences poignantes et inattendues. Il y a de « L’Éducation sentimentale » et du « Temps retrouvé » dans ce récit d’« auto dévoilement » d’Assia Djebar qui se veut aussi réponse à la question que l’écrivain se posait dans un de ses précédents textes : « Vaste est la prison qui m’écrase/D’où me viendras-tu, délivrance ? »