L'Académie française ouvre ses portes à Assia Djebar
Catherine Bédarida,   

« Le Maghreb a refusé l'écriture.
    Les femmes  n'écrivent pas... Ecrire, c'est s'exposer ».


       L'écrivaine algérienne Assia Djebar a été élue, jeudi 16 juin, à l'Académie     française, au fauteuil du professeur Georges Vedel, par 16 voix contre 11  pour le romancier Dominique Fernandez. Il y a eu deux bulletins blancs et     trois autres marqués d'une croix (refus catégorique des candidats).

    Assia Djebar devient ainsi le premier auteur du Maghreb à siéger sous la     Coupole. Familière des récompenses et des distinctions littéraires, elle a  reçu notamment le prix américain Neustadt, en 1996, ainsi que le Prix de la     paix, à Francfort, en 2000, et avait été élue en 1999 à l'Académie royale de   littérature de Belgique, au siège de Julien Green.

    De son vrai nom Fatima-Zohra Imalayene, Assia Djebar a écrit en français de nombreux livres ­romans, nouvelles, théâtre, essais ­traduits dans une  vingtaine de langues. Ses ouvrages traitent de l'histoire algérienne, souffrance des femmes à l\'heure de l\'intégrisme des années 1990.

Le titre du recueil témoigne de la préoccupation constante de
l\'écrivain, qui a grandi entre trois langues, le berbère, l\'arabe
dialectal et le français. Alors que l\'Algérie mène une campagne
efficace d\'alphabétisation, l\'arabisation commencée en 1975 a des
conséquences catastrophiques, selon elle. Le gouvernement fait venir
des coopérants d\'autres pays arabes, parmi lesquels se glissent de
nombreux intégristes. Dans son livre Le Blanc de l\'Algérie, elle
explique les maux de son pays par ses problèmes linguistiques.

L\'arabe officiel est la langue des hommes, et la romancière cherche
ailleurs sa propre parole. "J\'ai le désir d\'ensoleiller cette langue
de l\'ombre qu\'est l\'arabe des femmes."

Dans ses romans, elle transporte l\'"ombre" en français, la traduisant
par une polyphonie de voix intérieures et extérieures, de résonances
arabes et de scansions berbères, un choc entre les mots de la passion
amoureuse et le silence imposé.

Au Parlement international des écrivains (PIE), qu\'elle rejoint dès sa
fondation en 1994, avec Salman Rushdie, Jacques Derrida et Pierre
Bourdieu, "elle a toujours porté la question de la diversité
linguistique et culturelle, en Algérie ou ailleurs" , explique
Christian Salmon, délégué général du PIE.

Jusqu\'à cette élection à l\'Académie française, Assia Djebar a parfois
été mieux reconnue à l\'étranger qu\'en France. Aux Etats-Unis, "son
oeuvre est enseignée dans la plupart des départements universitaires
de français", assure le professeur Thomas C. Spear, auteur de La
Culture française vue d\'ici et d\'ailleurs (L\'Harmattan).

La romancière a eu son premier poste américain à la Louisiana State
University de Baton Rouge, aux côtés du romancier antillais Edouard
",1] ); //-->         nouvelles du recueil Oran, langue morte, Assia Djebar raconte la souffrance des femmes à l'heure de l'intégrisme des années 1990.

    Le titre du recueil témoigne de la préoccupation constante de l'écrivain,  qui a grandi entre trois langues, le berbère, l'arabe dialectal et le  français. Alors que l'Algérie mène une campagne efficace d'alphabétisation, l'arabisation commencée en 1975 a des     conséquences catastrophiques, selon elle. Le gouvernement fait venir des coopérants d'autres pays arabes, parmi lesquels se glissent de nombreux     intégristes. Dans son livre Le Blanc de l'Algérie, elle explique les  maux de son pays par ses problèmes linguistiques.

    L'arabe officiel est la langue des hommes, et la romancière cherche ailleurs  sa propre parole. "J'ai le désir d'ensoleiller cette langue de l'ombre  qu'est l'arabe des femmes."

    Dans ses romans, elle transporte l'"ombre" en français, la traduisant par  une polyphonie de voix intérieures et extérieures, de résonances arabes et  de scansions berbères, un choc entre les mots de la passion amoureuse et le   silence imposé.

    Au Parlement international des écrivains (PIE), qu'elle rejoint dès sa     fondation en 1994, avec Salman Rushdie, Jacques Derrida et Pierre Bourdieu,  "elle a toujours porté la question de la diversité linguistique et culturelle, en Algérie ou ailleurs" , explique Christian  Salmon, délégué général du PIE.

    Jusqu'à cette élection à l'Académie française, Assia Djebar a parfois été   mieux reconnue à l'étranger qu'en France. Aux Etats-Unis, "son oeuvre est  enseignée dans la plupart des départements universitaires de français",  assure le professeur Thomas C. Spear, auteur de La Culture française vue  d'ici et d'ailleurs (L'Harmattan).

    La romancière a eu son premier poste américain à la Louisiana State   University de Baton Rouge, aux côtés du romancier antillais Edouard  Glissant, dans les années 1990. Depuis 2001, elle enseigne au département d'études françaises de New York University. "Comment se fait-il   que tous ces auteurs francophones enseignent aux Etats-Unis et non en France     ?", interroge
Thomas C. Spear.

    La nouvelle académicienne a déclaré, jeudi soir, qu'elle espérait que cette élection faciliterait "en Algérie, au Maroc et en Tunisie, la traduction en  arabe de tous les auteurs francophones".

   

"Un écrivain-frontière entre l'Orient et l'Occident"
     ChristineRousseau
       Le Monde, 17.06.05 :

          

Après l'élection en 2002 de François Cheng, premier écrivain d'origine     asiatique à entrer sous la Coupole, c'est un signe fort d'ouverture à la  francophonie qu'a lancé, jeudi 16 juin, l'Académie française.
    "Cette élection est un signe envers tous ceux, amis de notre culture, qui     nous sont proches et avec qui nous avons en partage une langue : le français", a indiqué le ministre de la culture et de la
    communication, Renaud Donnedieu de Vabres.

    Hélène Carrère d'Encausse, l'académicienne qui "fut pratiquement à l'origine     de cette élection", a souligné que "cela marque nos grandes orientations. A   travers le talent d'Assia Djebar, c'est aussi une manière d'oeuvrer pour la réconciliation avec l'Algérie. Je suis d'autant     plus fière que depuis que je suis secrétaire perpétuelle, c'est la deuxième     femme, qui plus est musulmane, à entrer à
    l'Académie. Cela marque notre volonté d'aider à la résolution de certains  problèmes. Enfin c'est un signe fort, aussi, adressé aux femmes musulmanes."

    Marguerite Yourcenar a été, en 1981, la première femme élue à l'Académie   française. Aujourd'hui, Jean d'Ormesson se réjouit qu'une quatrième femme     vienne siéger sous la Coupole après Jacqueline de Romilly (élue en 1988),     Hélène Carrère d'Encausse (1990) et Florence Delay (2000). Ce dernier salue     "une femme très ouverte, très libre mais qui, malheureusement, est beaucoup     plus connue à l'étranger qu'en France". Comme le relevait aussi un autre académicien, Marc Fumaroli, "joyeux   de ce choix qui est une invitation de la part du milieu littéraire à dépasser les souvenirs atroces qui lient les deux pays".

   

"Figure Emblématique"

    Même écho de joie chez la romancière Malika Mokeddem, qui voit dans cette  élection un très bon signe d'ouverture, "surtout pour la littérature  maghrébine, qui fut longtemps mal connue et mal
    considérée. Assia Djebar est la première d'entre nous tous, qui sommes  restés vivants".
    Autre romancière installée en France depuis plusieurs années, Leïla Sebbar a   salué là un geste politique. "La France a mis du temps à la reconnaître, car   jusqu'alors elle était le plus souvent récompensée à l'étranger. La France   répare ainsi quelque chose. C'est une figure emblématique de la littérature   algérienne, mais pas seulement, car c'est un écrivain-frontière entre   l'Algérie et la France, l'Orient et l'Occident. C'est une femme du sud, une   femme de lutte, une femme du livre."
     Enfin, l'Algérienne Maïssa Bey s'est dite d'abord heureuse qu'une femme     devienne, après Léopold Sédar Senghor (élu en 1983), la deuxième Africaine à     entrer à l'Académie. Espérant que cette élection ne soit pas "l'objet de     récupération politique", notamment en Algérie, elle a ajouté, "j'aimerais     que ce soit l'écrivain dans son rapport à la langue française qui ait été     couronné et non une femme emblématique."

   De son vrai  nom Fatima-Zohra Imalhayène
    Née à Cherchell le 4 août 1936. Père instituteur ancien élève de l'Ecole     Normale de Bouzaréa avec Mouloud Feraoun. Etudes en Algérie jusqu'à     Propédeutique, fac d'Alger 1953-54. 1954 Khâgne à Paris, lycée Fénelon.     Admise à l'ENS de Sèvres en 1955. Arrêt des études en 1956 après     participation à la grève des étudiants algériens. Mariage en 1958.     Journalisme à El Moudjahid à Tunis. D.E.S. en Histoire. 1959 assistante à     l'Université de Rabat. 1962 Université d'Alger. Puis Centre Culturel     Algérien à Paris et FAS. Actuellement enseignante à l'Université de New     York.
   Prix de la critique internationale à Venise en 1979 pour "La Nouba des     femmes du mont Chenoua" (Film). Prix Maurice Maeterlinck (Bruxelles), 1995.     International Literary Neustadt Prize (USA), 1996. Prix international de     Palmi (Italie), 1998. Elue à l'Académie française le 16 juin 2005.


      

        « Immortelle »,
    
Le Monde,Edito, 17.06.05

       

En élisant, jeudi 16 juin, la romancière Assia Djebar membre de   l'Académie française, les Quarante ont frappé un grand coup. Ils réaffirment   d'abord que la francophonie n'est pas       seulement un mot.
    Ils s'ouvrent ensuite pour la première fois à un auteur du Maghreb. Ils     rappellent enfin que l'Académie est déterminée à continuer d'accueillir dans     ses rangs des femmes remarquables après les élections de la romancière Marguerite Yourcenar (1903-1987), de l'helléniste     Jacqueline de Romilly, de l'historienne Hélène Carrère d'Encausse et de     l'écrivaine Florence Delay.

Le signal adressé à la francophonie est essentiel. La littérature française     est trop souvent, pour ne pas dire toujours, pensée comme un pré carré avec     des frontières dressées autour de la région Ile-de-France... Le chauvinisme     est vécu en France comme une évidence, alors que la langue française devrait     servir d'unique étendard à tous les auteurs francophones, qu'ils soient     vietnamiens, canadiens, belges, suisses, africains, égyptiens.

En ce sens, l'élection de la Franco-Algérienne Assia Djebar est déjà une  victoire. Elle rappelle fortement que la littérature, comme les sciences, a  une vocation universelle ou, au minimum, transfrontières. "La langue     française est ma maison", a pu déclarer Assia Djebar. Cette maison possède un large toit, ce qu'on oublie trop.

    La reconnaissance accordée à l'oeuvre de la romancière va plus loin.     Méconnue en France, Assia Djebar est une enfant du Maghreb, fille     d'instituteur, qui a su brillamment concilier l'arabe et le français. Si     elle est la première auteure du Maghreb à devenir membre de l'Académie     française, elle fut aussi la première Algérienne à   intégrer, dans les années 1950, la prestigieuse Ecole normale supérieure.

    La romancière, dont le nom a été plusieurs fois évoqué pour le prix Nobel,     aura mis longtemps à être honorée en France. De fait, elle aura supporté le  double handicap d'être maghrébine et femme. Traduite, étudiée dans la     plupart des pays, elle fut ici ignorée ou tenue en lisière. Dès 1999, l'Académie royale de littérature de Belgique l'avait élue     au fauteuil de Julien Green (1900-1998). Et les Etats-Unis lui auront donné     la possibilité d'enseigner, jadis à l'université d'Etat de Louisiane à Baton   Rouge, aujourd'hui à l'université de New York.

    Par son vote, l'Académie efface ce long mépris. Les Immortels accueillent une romancière qui fut aussi une nationaliste algérienne, une militante, une   collaboratrice du quotidien El Moudjahid.

Sa vie est le reflet d'une lutte incessante pour l'honneur, l'indépendance, la     liberté des femmes. Le chemin fut long de son enfance algérienne à son     périple à travers le monde, de sa langue maternelle à l'apprivoisement de celle de "l'ancien colonisateur", cette langue qui     "s'était avancée autrefois sur des chemins de sang, de carnage et de viols".     Si Assia Djebar refuse d'être un symbole, elle ne pourra empêcher Alger et Paris d'en voir un dans cette élection.