DU LUNDI 23 JUIN (19 H) AU LUNDI 30 JUIN (14 H) 2008


ASSIA DJEBAR, LITTÉRATURE ET TRANSMISSION

Sur l’aire de la dépossession pouvoir chanter


DIRECTION : Wolfgang ASHOLT, Mireille

CALLE-GRUBER, Dominique COMBE

Avec la participation d'Assia DJEBAR


ARGUMENT :

"Diseuse", "scripteuse", "passeuse", Assia Djebar se sera toujours désignée narratrice porteuse de langues et de récits, porte-voix des femmes sans alphabet, porte-plume d’un héritage fabulé de mères en filles — rythmes, rites, transes — toute une culture de la mémoire du corps et du cœur. Assia Djebar écrit avec les ombres, avec le blanc du deuil, avec les processions d’aïeules et la théorie sans fin de leurs récits nomades.

D’aucuns pourront voir dans la situation de l’écrivain une analogie avec "l’ange de l’Histoire" tel que Benjamin l’évoque décrivant l’Angelus Novus de Paul Klee dont la torsion tient le visage tourné vers le passé cependant que souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes et le pousse vers l’avenir.

D’autres, dans l’art de l’incantation, intempestive ou irénique, c’est selon, d’Assia Djebar, entendront peut-être comme un écho de Maurice Blanchot célébrant « des êtres qui n’ont jamais dit à la vie, tais-toi, et jamais à la mort, va-t-en. Presque toujours des femmes, de belles créatures ».

D’autres encore suivront la servante du texte, poussière de livres et, comme l'écrit Assia Djebar: "non plus l’auteur, mais le suiveur, l’obligé, le serviteur, l’aimant d’amour, par ombre portée de l’Autre, cette fumée".

D’autres encore...


Lundi 23 juin
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, du colloque et des participants


Mardi 24 juin
« Pour que toutes, pour que chacune s'élance, à son tour, dans l'avenir »
Matin:
Ouverture
Françoise LIONNET: Au fil de soi(e): art poétique et autoportrait
Ernstpeter RUHE: L’écriture et la marche

Après-midi:
Lise GAUVIN: Les femmes-récits ou les déléguées à la parole
Anne DONADEY: L'expression littéraire de la transmission du traumatisme dans La femme sans sépulture d'Assia Djebar
Wolfgang ASHOLT: Narration et mémoire immédiate chez Assia Djebar


Mercredi 25 juin
« La voix lance ses filets loin de tant d'années escaladées »
Matin:
Sofiane LAGHOUATI: Espèces de langues: enjeux et perspectives d'un paradigme corps/écriture dans Le Quatuor
Antonio PRETE: Paroles d'écrivain

Après-midi:
Beïda CHIKHI: Le chant de l'héritière et la partition introuvable
Stephan LEOPOLD: Figures d’un impossible retour. L'inaccessible Algérie chez Assia Djebar
Daniel LANÇON: L'invention de l'auteur francophone et français Assia Djebar (étude de la réception critique des premières œuvres)


Jeudi 26 juin
« Celle qui court jusqu'à la mer »
Matin:
Béatrice DIDIER: Le sens de la musique dans L'Amour, la fantasia
Mireille CALLE-GRUBER: La servante du texte: Nulle part dans la maison de mon père

Après-midi:
Assia DJEBAR: Le fil d'Ariane
Aline BERGÉ-JOONEKINDT: Crépuscules de la transmission


Vendredi 27 juin
« Legs de femme, au plus profond du désert »
Matin:
Gayatri CHAKRAVORTY SPIVAK: Assia Djebar in the World
Elke RICHTER: Sur les traces de la trace

Après-midi:
Eberhard GRUBER: De l'héritage du beau. Sur La beauté de Joseph d'Assia Djebar
André BENHAIM: Ombres mosaïques: parentés juives d'Assia Djebar
Jane HIDDLESTON: Ecrire sur le seuil? Djebar et la mort inachevée


Samedi 28 juin
« Eveilleuse pour quel désenchantement... ? »
Matin:
Fatma HADDAD-CHAMAKH: Les figures de Mohammed, Prophète de l'Islam , dans l'œuvre littéraire d'Assia Djebar
Hervé SANSON: Mon père cet autre. Variations sur la figure paternelle dans l'œuvre d'Assia Djebar

Après-midi:
Ottmar ETTE: Strasbourg ou comment vivre ensemble
Doris RUHE: Ecrire dans la cité antique


Dimanche 29 juin
« Païenne dansante, de cette aïeule, je suis la descendante »
Matin:
Laura RESTUCCIA: Oralité littéraire: la mémoire comme antidote d'une tentative d'effacement
Françoise GAILLARD: Assia Djebar, l'entre deux cultures

Après-midi:
Clarisse ZIMRA: "L'œuvre ne doit pas raconter". Transhumance du sens dans l'œuvre d'Assia Djebar
Hoda BARAKAT: Lecture/Dialogue avec "mon autre"

Questions à Assia Djebar


Lundi 30 juin
« Mots torches qui éclairent »
Matin:
Béatrice SCHUCHARDT: A propos de l'esthétique post-coloniale de l'interstice dans La disparition de la langue française
Dominique COMBE: Imaginaires des langues

Bilan

Après-midi:
DÉPART DES PARTICIPANTS


RÉSUMÉS :

Wolfgang ASHOLT: Narration et mémoire immédiate chez Assia Djebar
Assia Djebar a toujours souligné le "rapport complexe" constitué par l’emploi de "la langue de l’ancien occupant" aussi bien d’un point de vue littéraire que dans une perspective historique. Souvent il en résulte "une autobiographie double" celle de son pays et la sienne, que ce soit pendant l’enfance ou plus tard. Cette relation complexe entre autobiographie, narration/écriture et histoire, dont témoigne le Quatuor algérien, se trouve confrontée à "une exigence de mémoire immédiate" avec les événements à partir des années 1990 en Algérie. A commencer par Le blanc de l’Algérie (1995) et dans la plupart des textes parus depuis, les romans et les nouvelles sont caractérisés par un lien "qui arrime le biographique à l’Histoire, le phantasmatique à l’horreur des faits, la littérature à l’événementiel". Notre intervention se consacre à la relation entre cette "mémoire immédiate" et sa narration dans les derniers romans et recueils de l’écrivaine pour montrer comment elle peut coller aussi près que possible à l’actualité, donc s’engager dans l’histoire actuelle, sans cesser "de se tenir au coeur de la langue de poésie" (Mireille Calle-Gruber). Elle se consacre ainsi à une des tâches les plus nobles de la littérature qu’aucun autre art et aucune autre discipline ne peut remplacer, celle d’augmenter notre savoir sur la vie grâce  au "quasi-passé de la fiction" qui "devient le détecteur des possibles enfouis dans le passé effectif" (Paul Ricoeur).

Hoda BARAKAT: Lecture/Dialogue avec "mon autre"
A partir de la lecture du premier chapitre de mon roman Les illuminés, je ferai une comparaison "ombre et lumière" avec le dernier ouvrage d'Assia Djebar: Nulle part dans la maison de mon père, sous le signe de "dialogue avec mon autre".

Aline BERGÉ-JOONEKINDT: Crépuscules de la transmission
A la croisée de plusieurs mondes, langues, cultures et univers artistiques entre lesquels elle évolue et qu’elle mesure les uns aux autres, l’écriture d’Assia Djebar accueille et confronte plusieurs "chaînes", cercles et modalités de transmission qui invitent à considérer la poétique de ses textes dans une perspective anthropologique. Cependant, "écrire" est à ses yeux "une route à ouvrir", un geste qu’elle se garde de confondre avec le fait de transmettre, enseigner ou communiquer (Ces voix qui m’assiègent). Qu’advient-il, par conséquent, sur la scène et dans l’espace de l’écriture, des modalités de l’initiation dans l’obscurité et des figures de l’éveil attachées aux rites de passage? des situations de transition qui voient le heurt ou la fin des traditions dans le passage d’un monde à un autre? Comment toutes en viennent-elles à rompre ou composer avec l’appel et l’éclat du dehors, à faire plus ou moins signe et sens pour un lecteur?

Béatrice DIDIER: Le sens de la musique dans L'Amour, la fantasia
Le chapitre "Transes" qui évoque la musique et la danse de l'aïeule fait entrer le lecteur avec la narratrice dans un "royaume de fureurs". "La voix et le corps de la matrone hautaine m'ont fait entrevoir la source de toute douleur: comme un arasement de signes que nous tentons de déchiffrer pour le restant de notre vie". Ce chapitre lui-même ne serait-il pas un signe, une clé pour la lecture de L'Amour, la fantasia, œuvre tissée de douleur, de cris et de voix? L'écriture d'Assia Djebar se substitue à la musique pour dire cette douleur et la transformer en chant.

Anne DONADEY: L'expression littéraire de la transmission du traumatisme dans La femme sans sépulture d'Assia Djebar
De nombreux aspects de l’œuvre de Cathy Caruth sur le traumatisme en littérature semblent s’appliquer à La femme sans sépulture d’Assia Djebar. En particulier, cette conférence s’attachera à démontrer l’expression littéraire des aspects suivants du traumatisme dans ce texte: le délai dans l’expression du traumatisme (les faux départs, détours, et bégaiements du témoignage qui expriment le fait que l’expérience n’a pas été assimilée); l’importance de l’écoute de la voix qui exprime la blessure; la question de la représentation du traumatisme intergénérationnel; le lien entre la mort de l’être aimé et la difficulté de lui survivre; et enfin, les liens entre traumatisme individuel et histoire collective.

Lise GAUVIN: Les femmes-récits ou les déléguées à la parole
Dans une entrevue accordée en 2001, Assia Djebar précise que sa posture comme romancière est d'abord celle de l'écoute, soit celle de l'audition d'histoires individuelles qui se transforment peu à peu en récits. Et de se demander aussitôt: "A quel moment ce que vous écoutez devient un texte qui se déroule en continu, avec des personnages, dans lequel vous mettez évidemment des choses de vous?". A mon tour de m'interroger pour savoir à quel moment la romancière cède sa voix à celle de narratrices-femmes qui prennent en charge le récit. Dans ces narrations à relais qui forment la texture de certains romans d'Assia Djebar, on retrouve des procédés déjà anciens inspirés du Décaméron ou des Mille et une nuits, procédés qui reprennent, par le biais de récits-cadres, les relations conteurs-contés de la tradition populaire. Mais on y découvre également une architecture de la mémoire et une écriture en mosaïque destinées à contrer la menace aphasique. A partir de quelques exemples tirés des nouvelles et romans, et notamment des textes qui formeront le quatuor d'Algérie, je tenterai d'identifier les différentes fonctions occupées par ces femmes-récits dans l'économie générale et l'œuvre djebarienne.

Eberhard GRUBER: De l'héritage du beau. Sur La beauté de Joseph d'Assia Djebar
Il s'agit d'évaluer comment la beauté de Joseph, donc celui que Yahvéh "ajoute" (yôséph), est en rapport avec la logique de la primogéniture, à savoir le fait que Joseph, en tant que premier-né de Rachel ,est un fils à la fois élu ou protégé et dédié à Dieu, c'est-à-dire exposé au sacrifice. Une esthétique se profile où la beauté n'est ni donnée ni produite, ni formelle ni substantielle, mais obligée de prendre tous les risques pour hériter d'un surplus de vie ou d'un supplément de survivance. La beauté de Joseph serait alors, peut-être, ce qui "ôte" ('âsaph) tout arrêt, immobilté et stérilité, toute possession, jusqu'au sang (sourate XII:31).

Fatma HADDAD-CHAMAKH: Les figures de Mohammed, Prophète de l'Islam , dans l'œuvre littéraire d'Assia Djebar
L’objet de ma communication est d’analyser et de dégager dans mon exposé le sens de la représentation et de la mise en lumière, par Assia Djebar, romancière historienne, des multiples figures de la riche personnalité du prophète.
Tantôt invoquées en de fréquentes et brèves formules dans certains romans, tantôt rappelées en des évocations plus élaborées dans d’autres, elles occupent aussi l’espace tout entier d’un roman historique, Loin de Médine.
Saisies à partir de l’expérience personnelle de l’auteur et de sa connaissance de l’histoire de la vie du Prophète (Al-Sîra al-Nabawiyya), de celle de sa Ville (Al-Madina), de ses Compagnons, des Gens de sa Maison (Ahl-al-Beït), de la première communauté islamique, ces figures convoquées et mises en scène par Assia Djebar tout au long de son œuvre littéraire sur un demi-siècle, l’éclairent d’une source de lumière tendre et vivifiante qui la marquent du sceau du mystère de l’invisible et de l’Absence (Al-Ghayb) y compris dans ses récits les plus sombres.
Cette représentation des figures de Mohammed en Prophète de l’Islam, messager de Dieu, guide de sa communauté, homme, époux et père, projetée dans l’œuvre  djebarienne, n’est ni uniforme, ni figée. Diverse et dynamique, elle se construit et évolue avec l’avancée des œuvres: des romans de jeunesse à ceux de « la force de l’âge », sur le (s) guerre (s) d’Algérie, des récits mêlés d’autobiographie et de fiction (les trois premières parties du Quatuor, et Nulle part dans la maison de mon père) à ceux qui crient le deuil des luttes fratricides sanglantes mais ne renoncent pas à scruter les « tunnels de l’Histoire ». Pour écouter et faire entendre les voix des femmes, ses compatriotes, pour regarder et faire voir — malgré la déception et l’amertume du constat: « Nulle part dans la maison de mon père » — s’ils ne s'ouvrent pas, en dépit de régressions étouffantes, sur une libération tant attendue par / pour  « ces femmes, ces jeunes filles toutes tentées de se libérer peu à peu ou brusquement », pour lesquelles Assia Djebar « n’a cessé [d’écrire] durant [le dernier] demi-siècle ».

Jane HIDDLESTON: Ecrire sur le seuil? Djebar et la mort inachevée
Une grande partie de l’œuvre récente d’Assia Djebar traite des effets de la guerre d’indépendance, et des atrocités civiles des années 90, sur sa conception de la mort et de la finitude humaine. Préoccupée par la perte de ses amis, et de ceux de ses personnages, Djebar s’efforce de donner un sens à la mort, d’accepter la mort comme limite ou fin absolue, et de contempler le non-être inéluctable du défunt. Dans notre intervention, nous explorons les contradictions que laissent apparaître les représentations de la mort et de la mémoire dans l’œuvre de Djebar ; nous proposerons d’abord l’idée que les textes comme Le Blanc de l’Algérie n’acceptent pas le caractère irrévocable de la mort d’autrui. La conscience de la finitude se mêle dans ces textes à des références provocantes à "la mort inachevée" — la mort comme processus continu, prolongé par la présence spectrale du défunt. En ce sens, la pensée de Djebar sur la mort met en scène ce que Blanchot conçoit comme le "surplus du néant", c’est-à-dire une contemplation de la finitude qui dépasse la limite qu’est la mort. Une lecture de Djebar par le biais de Blanchot met en lumière en même temps le lien intime entre l’écriture et la mort, tout en soulignant l’évacuation de l’autre par le processus de représentation et l’anéantissement de l’étant singulier par suite de sa recréation linguistique. L’écriture est la scène troublante où se jouent pour Djebar la contemplation difficile et l’acceptation tâtonnante de la finitude.

Sofiane LAGHOUATI: Espèces de Langues: enjeux et perspectives d'un paradigme corps/écriture dans Le Quatuor
Assia Djebar considère qu’à partir du Quatuor, encore inachevé, débute un "second cycle" d’œuvres dont la composition est, il est vrai, très différente. En effet, durant les années de silence littéraire qui précèdent la parution du premier opus, Djebar perçoit dans le hors champs cinématographique de nouvelles perspectives à cette écriture qui résiste à son autobiographie. Or la facture des différents romans qui composent le Quatuor, tant par leur architecture complexe que par leurs sonorités particulières, capte toute l’originalité du parcours de l’auteure comme une quête de soi plurilingue. Quant à l’analyse plus attentive de l’œuvre, elle montre la fréquence d’une occurrence: le couple paradigmatique composé des notions de "corps" et d’"écriture". Aussi, en prenant comme support la grande facture littéraire du Quatuor, et de ses épigones, cette intervention a pour objectif de démontrer le rôle fondamental du paradigme énoncé dans le trouble et la problématisation des référentiels linguistiques, sexuels, sociaux et religieux exhaussés dans l’œuvre et par elle.

Références Bibliographiques :

« Que l’écriture nous déborde… » sur l’œuvre d’Assia Djebar, in Altermed, La méditerranée autrement, éd. Non-Lieu, Paris, Mars 2007.
« Quand le corps s’écrie/s’écrit? Manifestations et enjeux des corps féminins dans l’œuvre d’Assia Djebar », in Ecritures transculturelles, éd.
Gunter Narr Verlag, Tübingen, 2007.
« Le Français, une Tunique de Nessus pour vivre. La relation père-fille dans L’Amour, la fantasia d’Assia Djebar », in Actes du colloque Relations familiales dans les littératures française et francophone des XXème et XXIème siècles, Amsterdam, éd. L’Harmattan, 2007.

Daniel LANÇON: L'invention de l'auteur francophone et français Assia Djebar (étude de la réception critique des premières œuvres)
Il s'agit de comprendre comment émerge un nouvel auteur, écrivain et cinéaste, à la croisée de plusieurs espaces de reconnaissance. La lecture des oeuvres, tant en France qu'en Algérie et en Amérique entre 1957 et les années quatre-vingts, au travers des journaux généralistes comme des revues spécialisées mais également des premières publications institutionnelles (anthologies, dictionnaires, encyclopédies) et écrits de critique universitaire, conduit à envisager les tensions entre francité, postmodernisme et postcolonialisme.

Stephan LEOPOLD: Figures d’un impossible retour. L'inaccessible Algérie chez Assia Djebar
Depuis la longue postface avec laquelle termine Femmes d’Alger dans leur appartement, Assia Djebar n’a pas cessé d’explorer les apories du retour. Les trois textes qui, à mon avis, sont paradigmatiques dans ce contexte sont Ombre sultane (1987), Vaste est la prison (1995) et La disparition de la langue française (2003). Je vais me concentrer surtout sur Vaste est la prison dont le fantasme d’un "retour au royaume premier" est le point de départ d’une réflexion complexe de la figure de l’impossible retour. Ombre sultane m’intéresse à cause du jeu ingénieux avec la supplémentarité des deux protagonistes spéculaires, où s’entrecroisent, dans un troc paradoxal, le retour au gynécée algérien et la libération du soi dans le pays de l’autre. Le mouvement en La disparition de la langue française s’accomplit, finalement, en sens opposé: le protagoniste quitte le pays de l’autre pour retrouver le sien, mais ce qu’il obtient dans sa quête, c’est la mort. Cette mort, qui est une mort dans l’Histoire, est le double inquiétant du "retour au royaume premier": c’est l’anamorphose qui a toujours accompagné le désir de plénitude: une menace de silence et néant que seulement l’écriture peut remplir.

Françoise LIONNET: Au fil de soi(e): art poétique et autoportrait
En parcourant la thèse de doctorat d'Assia Djebar et le livre publié à la suite de sa soutenance, Ces voix qui m'assiègent (1999), on voit se dessiner une problématique de la création qui met en jeu trois éléments: voix, corps, et mouvement. Ceux-ci constituent un noeud de significations qui fondent un rapport à la mort, à la poésie et à l'"autre" dont la présence est constitutive du "soi". Dans mon intervention, j'analyse la logique de l'autoportrait djebarien et ce qu'il nous révèle au sujet de solidarités que seule la parole poétique met en œuvre en les vocalisant. Je prend comme point de départ deux épisodes de Nulle part dans la maison de mon père (2007) pour montrer en quoi ces "miroirs d'encre" (selon la formule de Michel Beaujour) ou encore ces "autobiogriffures" (selon celle de Sarah Kofman) illustrent un rapport particulièrement intéressant entre politique et esthétique littéraire.

 
Antonio PRETE: Paroles d'écrivain
Une petite ville du Sud de la Pouille (le Salento), un après-midi de dimanche, dans un jardin publique: des voix des femmes — du pays et étrangères — racontent de l'ancien siège de Otranto, évoquent des histoires d'émigration au Nord, de débarquement clandestin et perilleux sur les marines. Les voix des narratrices se mélangent aux chants des garçons dans la langue grecque du lieu.

Elke RICHTER: Sur les traces de la trace dans l'œuvre d'Assia Djebar
La notion de la trace est primordiale dans l’œuvre romanesque d'Assia Djebar. Elle y apparaît sous forme de trace-mémorielle ou trace-textuelle et devient le lieu de départ de la quête autobiographique ou bien historique de l’auteure. La trace mène "aux arêtes" (L’amour, la fantasia) de l’existence vécue (individuelle ou collective) et sert par là-même de moyen d’approche du passé. C’est pourquoi il nous semble intéressant de juxtaposer cette notion de la trace djébarienne à celle du poststructuralisme, notamment de Derrida, où la trace signale la disparition de toute présence, de toute origine. Dans un sens plus large, cette analyse nous mènera à expliciter la fonction particulière des discours fictionnel et factuel dans les textes d’une auteure postcoloniale.

Hervé SANSON: Mon père cet autre. Variations sur la figure paternelle dans l'œuvre d'Assia Djebar
La figure paternelle est institutrice de l'œuvre djebarienne: le premier chapitre de L'amour, la fantasia, intitulé "Fillette arabe allant pour la première fois à l'école", évoque cette transmission incarnée par le père, cette main-relais qui brise les convenances traditionnelles. Mais ces legs comporte son envers, sa part d'ombre ; Assia Djebar découvre très tôt qu'"un père ne se présente au mieux qu'en organisateur de précoces funérailles" (Ombre sultane). Le dernier opus, Nulle part dans la maison de mon père, ré-interroge cette ambivalence paternelle et ce que ce double visage généra de trouble persistant chez la jeune Algérienne émancipée. Dès lors, toute l'œuvre reçoit un nouvel éclairage et la question étend démeusurément sa portée: "Pourquoi, mais pourquoi faut-il que je me retrouve, moi et toutes les autres, 'nulle part dans la maison de mon père'?".

Béatrice SCHUCHARDT: A propos de l'esthétique post-coloniale de l'interstice dans La disparition de la langue française
L’écriture "zigzaguante" d’Assia Djebar, pour utiliser une expression de l’écrivaine lui-même, est marquée par son approche tant esthétique que personnelle des multiples voix et histoires que constituent aussi bien la mémoire que l’(in)conscient collectif de l’Algérie et de ses différents peuples. Dans le cas du roman La disparition de la langue française, cette perspective est enrichie par la révélation du fait que la construction de la mémoire collective dépend souvent des intérêts politiques. Malgré cet aspect historico-politique, l’écriture djebarienne évite un ton neutre et analytique. Cette dernière essaye, au contraire, de se rapprocher, mais jamais de s’approprier ses sujets. Par conséquent, les textes d’Assia Djebar nous confrontent avec des sujets parlants, non pas avec des objets dont on parle. Une telle écriture, qui se place précisément "sur les frontières", comme le dit la romancière, ne peut pas être confinée à un seul lieu, mais elle croise — et brouille — des discours multiples. Elle réside donc dans le lieu dynamique de l’interstice que Homi K. Bhabha nomme le "tiers espace" et que la critique littéraire récente a identifié comme l’espace hybride d’énonciation des auteurs dits "postcoloniaux". Mon intervention mettra l’accent sur les strates multiples de l’esthétique interstitielle du roman La disparition de la langue française en se concentrant sur les "tiers espaces" produits par ses effets intermédiaux et intertextuels. Dans ce contexte, le caractère figuratif  de la représentation textuelle de la Casbah d’Alger jouera un rôle central.


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Clarisse ZIMRA: "L'œuvre ne doit pas raconter". Transhumance du sens dans l'œuvre d'Assia Djebar
Je prends comme point de départ le concept d'une grand œuvre djebariennne ouverte et sérielle (concepts empruntés à Eco et Derrida, en passant par Genette). J'en propose une lecture "architectonique" où la polyphonie de Bakhtine rencontre l'herméneutique phénoménologique de Wilson Harris. J'y examine par quels procédés l'auteur(e) se met simultanément en scène et en procès dans une choréographie textuelle double. Elle s'y déploie la fois comme écrivain, un procédé d'écriture par lequel elle se donne naissance; et comme sa propre lectrice d'une enquête mémorielle en voie de déroulement. Plus précisément, c'est à partir de "Nostalgie de la Horde" que démarre mon enquête. Ce chapitre-clef de voute du quatrième roman, Les alouettes naïves (1967) re-apparaît verbatim dans Femmes d'Alger (1980) et parcourt l'œuvre qu'il scande sous des formes diverses. Véritable charnière sérielle, "Nostalgie de la Horde" prolonge et transhume le sens à travers les deux films (Nouba 1979 et Zerda 1982), puis l'oratorio (Filles d'Ishmaël), pour aboutir enfin au quatuor inachevé mais toujours en projet qu'il sous-tend ainsi architectoniquement.

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