Assia Djebar, « Temps profond »

Algérie-Actualité, 25-31 Mai 1969

Pour moi, l’écrivain se définit par une mémoire  particulièrement entêtée. Nous abordons la septième année de paix ; le navire de l’indépendance s’éloigne de plus en plus de ce volcan en activité que fut notre guerre de libération : dans ce navire, certains, en proue, ne se préoccupent que de l’horizon glauque d’autres sur le pont baguenaudent ou se laissent tout bonnement bercer par le roulis, mais dans chaque traversée, se trouve toujours quelqu’un qui, absurdement, regarde vers l’arrière et, tandis qu’on s’éloigne, demeure lui, là-bas, cherchant à comprendre, là-bas…

 

 

 

Il ne s’agit pas de passé. Pour l’écrivain, le phare, contradictoirement, se situe en arrière ; il a adopté une fois pour toutes cet axiome : pour m’orienter dans mon avenir, je creuse au plus loin de mon, de notre passé. Réalité de la guerre d’hier : son actualité journalistique a vibré par successive déchirures devant nous, chaque matin de chacune des sept années ; et les photographies en noir et blanc nous les voyions couleur sang, et les bilans de part et d’autre dans les radios et les communiqués parvenaient à nos oreilles à la manière des sons abyssins de l’orgue : graves, tristement infinis. Sa conséquence politique, nous la vivons depuis sept autres années : aux exégètes ou après tout aux idéalistes à la mettre en équation, à lui prolonger des fibres d’universalité. Sa vérité psychologique ou même philosophique ?  Grand débat, même s’il est souterrain et n’encombre guère les chroniques : guerre conçue comme un réveil et un point de départ, ou alors comme un totalité tumultueuse ( – « l’aurore est rouge, mon frère ! » -- « Oui, mais cette barre noire qui endeuille l’horizon ? » -- « Le jour se lève, mes frères, au-delà de la guillotine et des murailles de Barberousse. » -- « Oui, mais le rictus sur le masque du bourreau, n’est-ce vraiment que l’autre, que le néant… si près, tout près de moi ! » -- « La liberté… »). Ah! imaginons le dialogue, et ses dérives, et ses percées quand la pensée tente d’envelopper tourbe et espoir d’hier… Non, vraiment, ce n’est rien dire que de dire qu’il y a là un « message »; mais certainement oui, une symphonie. La musique trône hors du temps déroulé.

 

 Impression saisie au vol voici deux ou trios mois, et qui me reste: je sortais d’un cinema du Quartier Latin où l’on projetait “Le vent des Aurès”. Transition entre deux séances. Dans une rangée, vers la sortie, je surprends un ou deux visages de compatriotes entrés sans doute dans l’obscurité et qui, à la lumière revenue, de la même façon traînent le regard sur l’assistance, les « autres ». Je sors en réfléchissant à cet identique regard des miens sur les autres : … « Voici les images d’hier, et vous venez, vous, spectateurs. Moi, je suis sur l’écran, je suis la mère, je suis le camp, et même le garde, et je suis aussi assis sur ma chaise, assis, vivant… enfin, à demi-vivant, mémoire est un cocon, une chape. Que l’on projette des images, plus difficile encore que l’on retrouve les cris, les mots, les silences, et cette chape se troue, et je recommence à vivre… ».

Regard que j’ai traduit trop longuement… Oui, sur les autres, ce regard signifiait certes la pudeur, la surprise à demi apaisée (« la mémoire de mon pays intéresse donc vraiment les autres… »), mais surtout comme une blessure devant la réminiscence.

Car hier a été longue souffrance. La souffrance avec tous ses rythmes : convulsions tragiques en même temps que blancheur étale. L’Univers de la souffrance – sept années au bout d’un séculaire sommeil avec ses fantasmes, ses cauchemars, ses rêves languides et ses mirages lyriques – si proche de nous, à la porte encore de notre présent, comme une personne

habillée de pleurs qui, avant de franchir le seuil, retourne la tête. La douleur (un million de morts différents, de morts qui attendent que nous les remettions debout, que nous rouvrions leurs yeux, que nous détendions leurs muscles), la douleur, oui avec la somptueuse diversité de ses modes. 

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 Je viens de lire, voici quelque temps un scénario sur la torture – écrit en pleine guerre d’Algérie part quelqu’un qui l’a connue dans sa chair, avant de réinventer en propositions d’images. Comme cela doit arriver rarement, le film s’est mis à vivre devant moi, en images flottantes, entre l’irréel et le réel et que l’on a hâte à revoir sur l’écran blanc, fixées. Hier et la souffrance, ai-je songé. Cette œuvre sur la torture me devient (durant ces semaines où entre un roman terminé et un roman à commencer, je pense à l’« Algérie profonde ») comme une sorte de fruit précieux entre les mains d’hier. Plusieurs enveloppes ; je les décortique : celle de la vie d’un village de chez nous, douceur agreste, celle des perturbateurs et de la violence murée… celle d’un accouchement d’une paysanne (douleur donnée par Dieu ?), celle des bêtes effrayées – l’animalité humaine est la pire parce que douée d’imagination… enfin et surtout, au cœur de cette œuvre : le noyau de la souffrance pure, dans la chair et bien au-delà, un diamant qu’on s’acharne en vain à briser et dont les facettes, au contraire, se multiplient.

Au bout donc de la douleur, une lumière ? Toutes, nos œuvres nationales – en images, en mots, en musique – doivent ambitionner ce qui est visé ici : ce moment où, à force de patience lucide et de fidélité, l’on parvient à transmettre cette marque au fer rouge du passé, un sommet.

 

Chantons, rions, dansons ! … bien sûr, notre dans le réel quotidien. Mais notre art soucieux du vérité, tant que ce fruit lourd ainsi n’est pas ouvert et cette incandescence de face affrontée, le rire ne peut être que rire noir, que grimace, que distorsions ou blasphèmes… Après seulement (un « après » différent, pour chaque auteur) le rire léger, le rire plein fusera… Ou s’étranglera.