Assia Djebar :
                   loin_de_medine« écrire pour ne pas régresser »

Voilà bien des années déjà un livre m’est tombé entre les mains. Un peu par hasard. Il s’appelait : «  Loin de Médine  ». De son auteur, Assia Djebar, je ne connaissais que le nom. Tout de suite ce fut l’émerveillement. Un monde mal connu de moi, celui de l’Islam en ses débuts, m’était offert en une langue riche et belle. On y rencontrait des destins de femmes de l’entourage du Prophète, épouses, amantes, guerrières, célèbres ou peu connues. Assia Djebar racontera qu’à l’origine de ce roman, il y eut pour elle un véritable choc. En octobre 88, l’armée avait tiré et tué des centaines de jeunes à Alger. Et elle a voulu expliquer comment les dirigeants se servaient de l’Islam pour régler leurs comptes entre eux.

Assia Djebar est algérienne bien qu’elle ait choisi le français comme langue d’écriture. Née dans un petit village, près d’Alger, elle faisait partie de ces familles arabes où les filles dès l’âge de treize ans restaient cloîtrées pour attendre l’homme choisi par le père. Mais voilà, son père était un instituteur moderniste. Assia fit de bonnes études d’abord au pays puis à Paris, elle devint la première algérienne diplômée ès lettres et put se marier selon son gré. L’écriture, elle va s’en servir pour défendre la cause des femmes. Dans toute son œuvre, elle parlera d’elles et les fera parler. L’Histoire aussi sera toujours à la source de son inspiration. Elle a 20 ans lorsqu’elle écrit « La Soif » (1957) bientôt suivi de « Les Impatients », puis des « Enfants du Nouveau Monde » (1961), sur fond de guerre. Dans son 4e livre « Les Alouettes naïves  » l’écrivain revit ses souvenirs, ses rencontres avec tant d’amis sortant de prison, ses idées sur son pays et son combat. Dans tous les romans qui vont suivre, elle va développer le thème d’une Algérie écartelée, écrasée sous le poids d’un monolinguisme, en proie à une violence aveugle. Car, dira-t-elle, « l’arabisation a été menée de telle façon que (je) n’aime plus l’arabe, langue d’hommes, de pouvoir, d’autorité ».

Elle écrit tour à tour, « L’Amour, la Fantasia » (1985), souvenirs d’enfance. Puis une série de nouvelles « Femmes d’Alger en leur appartement  » [1] et aussi « Le Blanc de l’Algérie », pour trois amis assassinés. Dans « Oran langue morte », elle montrera comment l’entraide, la solidarité étaient maintenues essentiellement par les femmes. Dans «  Vaste est la prison  » (1995), l’écrivain se dresse contre les effacements, celui de l’écriture, celui des femmes dans une société misogyne. Son dernier livre « La Femme sans sépulture » [2], est un hommage à Zoulikha, une héroïne de la guerre, dont les deux filles n’ont jamais pu enterrer le corps. Montée au maquis à 40 ans, elle est arrêtée en 1958, puis elle « disparaît ». Sa vie ou plutôt ses vies multiples, ses convictions, son combat, Assia Djebar les décrit avec sensibilité. Mélange de narrations et des voix des deux filles, voix de la mère morte. On est saisi à la gorge.

Assia Djebar a écrit également pour le théâtre et a réalisé plusieurs films. Elle a reçu en 2000, le Prix de la Paix à Francfort. Elle vit le plus souvent en France ou aux États-unis, où elle est enseignante. C’est elle qui a choisi l’exil pour exercer, dit-elle, sa propre résistance. «  J’écris, dit-elle, comme tant d’autres femmes écrivains algériennes avec un sentiment d’urgence, contre la régression et la misogynie ». Dans son discours prononcé lors de la remise du prix de la Paix, elle dira : «  (...) l’écriture à laquelle je me vouais dans ce malheur algérien (...) est le dialogue suspendu avec l’ami sur lequel est tombée la hache, dans la tête de qui a sonné la balle, tandis que, vous, vous survivez…  ».

[1] Ce livre a été édite  en édition de poche, enrichi d’une nouvelle écrite au lendemain du 11 septembre.

[2] Albin Michel - 2002