L'express.ch 24/06/2006


Une musulmane à l'Académie


L'écrivaine algérienne Assia Djebar est désormais «immortelle». Lors de son discours de réception, elle a qualifié la colonisation française d'«immense plaie»

 

L'écrivaine algérienne Assia Djebar (photo) est entrée jeudi soir à l'Académie française, devenant la première personnalité musulmane et d'origine maghrébine à rejoindre les «immortels» depuis la création de l'institution, en 1635. Enseignante à l'Université de New York, elle reprend le fauteuil numéro 5, occupé par le constitutionnaliste Georges Vedel jusqu'à son décès en 2002. L'académie ne compte actuellement que 39 membres au lieu de 40 depuis la mort du professeur Jean Bernard le 17 avril, à l'âge de 98 ans.

Lors de son discours de réception sous la coupole, Assia Djebar a notamment évoqué la colonisation de l'Algérie par la France de 1830 à 1962 et l'article de loi de février 2005 «reconnaissant les aspects positifs» de cette occupation, article ensuite abrogé. «Le colonialisme vécu au jour le jour par nos ancêtres, sur quatre générations au moins, a été une immense plaie! Une plaie dont certains ont rouvert récemment la mémoire, trop légèrement et par dérisoire calcul électoraliste», a lancé l'écrivain, rappelant également l'apport des grands écrivains de langue arabe à la culture.

Elle a par ailleurs rendu hommage «aux si nombreuses Algériennes qui se battent aujourd'hui pour leurs droits de citoyennes» et aux victimes du terrorisme dans son pays. En juin 2005, au moment de l'élection à l'académie, a-t-elle expliqué, «m'avait saisie la sensation presque physique que vos portes ne s'ouvraient pas pour moi seule, ni pour mes seuls livres, mais pour les ombres encore vives de mes confrères écrivains, journalistes, intellectuels, femmes et hommes d'Algérie qui, dans la décennie 90, ont payé de leur vie le fait d'écrire, d'exposer leurs idées ou tout simplement d'enseigner... en langue française».

«Relations tumultueuses»

L'Académie, a souligné l'«immortelle» Hélène Carrère d'Encausse interrogée par la chaîne de radio France Info, «a toujours essayé d'avoir dans ses rangs des académiciens venant des horizons qui ont participé à notre histoire». Assia Djebar «est une Algérienne, l'Algérie fait partie de notre histoire, ce sont deux peuples qui ont eu parfois un passé tumultueux, des relations tumultueuses». Son élection «n'est ni politiquement correcte, ni politiquement incorrecte. Nous faisons exactement ce dont nous avons envie».

Comparée à Françoise Sagan

Née en 1936 à Cherchell, près d'Alger, Assia Djebar a été la première Algérienne à être admise à l'Ecole normale supérieure de Sèvres, en 1955, avant de publier un an plus tard son premier roman, «La Soif», qui lui avait alors valu d'être comparée à Françoise Sagan. Docteur en lettres de l'Université de Montpellier, c'est une figure emblématique de l'émancipation des femmes en Algérie. / ap