Jeudi 20 Décembre 2007

La déchirure secrète d'Assia Djebar.

L'académicienne franco-algérienne dévoile dans son autobiographie réussie l'histoire de son déchirement entre les deux pays.

Cette petite fille aux yeux verts, élevée dans l'antique Césarée, aujourd'hui appelée Cherchell l'algérienne, se dévoile, loin des images qu'on pouvait attendre d'une « vie sous la colonisation ». La petite Fatima, qui ne s'était pas encore attribué le pseudonyme d'Assia, si pleine de vie, n'a pas cessé de rêver d'aventures. D'abord en littérature... française. Elle a pleuré avec Sans Famille, a reçu Baudelaire et son Invitation au voyage, comme « une invitation à la beauté des mots français, à leur respiration secrète », a découvert l'amitié et dévoré la Correspondance de Jacques Rivière-Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes... Lectures banales pour une jeune Française vivant dans l'Algérie française des années 1950. Mais Fatima la jeune berbère est musulmane. Elle sera l'une des rares « Arabes » qui étudieront dans les écoles françaises d'Algérie et de France grâce à un père omniprésent, l'austère Tarak, au même regard vert que sa fille. Un instituteur « indigène », le mot de l'époque, qui ne s'en laissait pas conter. « Toi là-bas, tu as fait pleurer mon fils ? », l'interpelle, un jour, un parent pied-noir. - « Toi ici, répliqua aussitôt mon père, raconte Assia. À qui crois-tu parler ? À ton berger peut-être ? À ton esclave ? - Tu oses ? », réagit le Français (...) prêt à la bagarre. « J'ai posé mon cartable. Je lui ai fait face. Le provocateur a reculé. Il a soudain réalisé que j'avais quinze centimètres de plus que lui ou simplement que mon regard ne cillait pas », racontera plus tard le père à sa fille. Tel était Tarak qui donna la liberté d'étudier à Fatima après l'avoir empêchée, enfant, de faire de la bicyclette parce que l'on « voyait ses jambes »...
Dans cette Algérie des années 1950, Tarak a laissé sortir Fatima pour l'école, plus tard pour le pensionnat. L'aventure est venue ensuite, par la rencontre de jeunes étudiantes françaises. Celles-ci lui apprirent lors de longues discussions tard le soir au dortoir, les mots « flirt », « accompagnée » qui entouraient, à l'époque, toute jeune fille qui avait un amoureux. Mag et Jacqueline l'initieront à la liberté, interdite à une jeune musulmane. Leurs portraits, comme pris sur le vif, gais, admiratifs, assurent que les deux camps, jeunes filles françaises et arabes, pouvaient se donner la main, loin des histoires de mésentente, d'indifférence ou d'ignorance. Mag et Jacqueline apprirent à Fatima à contourner l'interdit sans penser aux dangers qu'elle courait. Elles lui firent franchir le Rubicon en voulant la faire vivre comme elles.
Fatima eut ses amoureux, tous platoniques, Ali « le Saharien », puis Tarik, le descendant d'aristocrates turcs venus s'installer en Algérie. Magnifiques portraits. Mais avec le dernier, ce fut le drame. Fatima prit peur à l'idée de se promener le soir dans Alger avec celui qu'elle appelait pour elle toute seule « le fiancé ». L'ombre de son père Tarak la poursuivait. Un soir, craignant qu'il l'apprenne, elle roula sous un tramway d'Alger. Tentative de suicide déguisée. Elle ne serait bien désormais, dit-elle, « nulle part dans la maison de mon père ». Coupée en deux entre l'Algérie, ses traditions, et la France, son aventure. Une déchirure.

FICATIER Julia