Vendredi 17 Juin 2005

c'est une première à l'Académie française : l'écrivain, d'origine algérienne, Fatima-Zohra Imalayène, plus connue sous le nom d'Assia Djebar, y fait son entrée, aux côtés de M mes Carrère d'Encausse, Romilly et Delay. Romancière, elle est habituée à être citée parmi les nobélisables, nouvelliste, historienne, professeur dans de nombreuses universités françaises ou étrangères, cinéaste. Elle a obtenu, au troisième tour, seize voix, contre onze pour son rival, Dominique Fernandez, romancier, essayiste, prix Goncourt pour Dans la main de l'ange, dont on tenait les chances pour presque certaines. L'élection de M me Djebar est plus interprétée comme un hommage à la francophonie, que comme le couronnement d'une oeuvre littéraire elle-même. Fille d'un instituteur, M me Djebar fut la première Algérienne à être admise à l'École normale supérieure, en 1955, après avoir fait sa khâgne à Paris.
L'Académie semble avoir aussi distingué en elle son action dans la lutte pour l'émancipation des femmes de son pays. Elle avait 20 ans quand elle publia, en 1958, son premier roman chez Julliard, La Soif. Mais c'est surtout son recueil de nouvelles, Femmes d'Alger dans leur appartement, qui contribua à la faire connaître. Elle utilisait, pour la circonstance, le titre d'un tableau de Delacroix qui passait par Alger. Et le tableau, pour M me Djebar, c'était celui de la société algérienne, où les femmes ont joué un rôle actif dans la guerre que l'on sait. Sans néanmoins se trouver libérées en tant que telles, l'indépendance une fois acquise.
Dans la préface de son livre Les Alouettes naïves (Babel/Acte Sud), M me Djebar donne l'explication de son oeuvre et de ses actes, en parlant de « tangage incessant ». « Soyons francs, écrit-elle, tantôt notre présent nous paraît sublime (héroïsme de la guerre de libération) et le passé devient celui de la déchéance (nuit coloniale), tantôt le présent à son tour apparaît misérable (nos insuffisances, nos incertitudes) et notre passé plus solide (chaîne des ancêtres, cordon ombilical de la mémoire). »
Traduite dans une vingtaine de langues, sa bibliographie comportant une dizaine de titres ( L'Amour, la Fantasia, Ombre sultane, Chronique d'un été algérien, Vaste est la prison, Le Blanc de l'Algérie, Ces voix qui m'assiègent, La Femme sans sépulture), M me Djebar est familière des prix littéraires, surtout quand ils sont décernés à l'étranger, notamment en Allemagne, aux États-Unis - où elle enseigne - et en Italie.
Née en Algérie en 1936, de culture musulmane, la romancière a toujours manié la langue de Molière. Elle avait même reçu de ses confrères d'aujourd'hui la médaille de vermeil de la francophonie, en 1999. Lorsqu'on lui avait décerné le prix de la paix, en 2002, elle a raconté comment elle vivait sa double culture. « J'écris donc, et en français, langue de l'ancien colonisateur, qui est devenue néanmoins et irréversiblement celle de ma pensée, tandis que je continue à aimer, à souffrir, également à prier (quand parfois je prie) en arabe, ma langue maternelle. »
En 2003, elle publia La Disparition de la langue française. Elle y retrace le retour d'un homme en Algérie après un long exil. Pris au piège du souvenir, écartelé entre son éducation française, l'apprentissage de la rue dans l'Alger des années 50 et son engagement précoce dans la guerre d'indépendance, soudain, il ne reconnaît plus la terre natale... Des accents autobiographiques ?
Comme on voit, l'Académie française a salué une femme combative. Déjà, dans Loin de Médine : filles d'Ismaël, on trouvait de larges échos du sort des Bédouines reines de tribu ou prophétesses inspirées, mais d'abord chefs de guerre. Comme si l'auteur regrettait un peu une société matriarcale.
En 1958, quand elle collaborait au journal El Moudjahid, dans ses entretiens et articles, M me Djebar plaçait volontiers le projecteur sur la contribution des femmes à la guerre d'Algérie, rendant hommage à leur participation aux combats, dont les soldats du contingent français firent les frais, et analysant leur condition présente dans la société. Pour tout le Maghreb, mais aussi pour d'autres contrées, la carrière de M me Djebar a valeur de symbole. Son élection, hier, aboutira à la renforcer et à lui trouver des disciples dans les talentueuses Malika Mokkedem, Leïla Sebbar, Leïla Marouane, ou Nina Bouraoui.

Mohamed AISSAOUI