Samedi 16 Juin 2007

Lorsque la langue française est débitrice de l'arabe

Qu'y a-t-il de commun entre un abricot, un baldaquin, un divan, une fanfare, un pyjama, un tambour et une tulipe ? Entre un kiosque, du lilas, un baobab, une girafe, le signe arobase, de la bergamote ou de la percale ? Vous donnez votre langue au chat ? Tous ces mots, passés ou non par l'espagnol ou l'italien anciens, par le grec ou le latin, sont de filiations arabe, turque ou persane.

Les mots voyagent. Ils se rencontrent, se modèlent, s'enrichissent, laissent des empreintes, font des enfants illégitimes et métissés qui eux-mêmes, au hasard des exodes et des échanges, donneront naissance à de nouveaux vocables. Oui, la langue, malheureusement souvent bien plus que ceux qui la parlent, est bonne fille : elle est souple, accueillante, ouverte aux emprunts, aux échanges. Ce qui au final, lorsque l'on demande aux mots, au hasard des rues où ils se baladent, " vos papiers SVP ", pour ficher leur origine étymologique dans des dictionnaires bien péremptoires... rend toute réponse très aléatoire.

A l'heure où l'on ne parle que difficultés d'intégration, choc des civilisations, et où la xénophobie sait se parer de multiples masques, ce Dictionnaire des mots français d'origine arabe de Salah Guemriche, journaliste et romancier, arrive comme un baume sur une plaie, comme du miel ou du jasmin dans un thé un peu amer. Car, comme le définit très joliment Assia Djebar, de l'Académie française, dans la préface de l'ouvrage, les mots, mieux encore que des " ponts ", sont des " passerelles " entre les cultures, les univers, les " deux rives " entre lesquelles navigue le fils ou la fille d'immigrés.

C'est ce que nous découvrons au fil de ces 378 pages très documentées, qui, non contentes de se livrer à un simple recensement lexical de a (comme alambic) à z (comme zouave) de près de 400 mots d'origine arabe, en retracent le voyage, l'itinéraire, les pérégrinations, en auscultent l'intégration, la contamination à d'autres idiomes, en inventorient l'évolution orthographique, les usages anciens ou modernes et s'agrémentent d'une anthologie de textes d'auteurs divers et variés, de Rabelais à Houellebecq en passant par Gide, Morand, Gracq ou Jonquet. Tous ces écrivains, d'hier ou d'aujourd'hui, en ont usé, émaillé leurs écrits, comme nous tous, anonymes, en M. Jourdain faisant de la prose sans le savoir, nous en fleurissons nos conversations. Parlez-vous l'arabe ? le turc ? le persan ? Non ? Si vous saviez, pourtant !

Si vous saviez que la guitare dont vous jouez, les épinards que vous détestez, la douane que vous passez, le camaïeu dont vous aimez jouer dans le choix de vos chemises, ou la bougie que vous brûlez par les deux bouts ou non, tous ont des origines arabisantes, turques ou persanes... Raquette ? Mazout ? Savate ? Typhon ? Zénith ? Idem. Eh oui, vous parlez l'arabe sans le savoir, un arabe qui, passé par maints méandres et ayant accompli tant d'arabesques dans nos différentes cultures et les différents siècles, a oublié lui-même d'où il venait. Des mots sans papiers. Des mots sur lesquels on pose pudiquement un " probablement issu du grec ou du bas latin... " sans même se demander d'où ils pouvaient bien venir avant que le grec ou le bas latin s'en empare.

Le mal est désormais réparé : " Il n'y a jamais eu de langue sans alliage ", nous explique, dès son introduction, intitulée fort à propos " La mémoire de l'emprunt ", l'auteur, qui a travaillé quatre ans à la rédaction de ce dictionnaire. Pour notre plus grand bonheur. Notre réconciliation avec nous-mêmes. Et la partie de " l'autre rive " qui est en nous.

Un ouvrage à picorer avec délice comme on savoure des oranges ou des cornes-de -gazelle, blotti sur son sofa .

Hélène Viala


" Dictionnaire des mots français d'origine arabe "

Salah Guemriche

Préface d'Assia Djebar,

de l'Académie française

Seuil, 878 p., 35 ¤