ALGÉRIE LITTÉRATURE / ACTION

RELECTURE

Assia Djebar ou l'impossible exil
par Leïla Zhour

En attendant la goutte qui va faire déborder la terre, où dois-je déposer
mon cœur? J'hésite entre la haine brune et les mâchoires de la
douleur; toutes deux font crier à aiguiser les couteaux.
Ouvre tes bras, ô ma mémoire, il est temps d'accueillir l'oubli. Je gémis
chaud comme un été. Je gémis donc je suis. (Nadia Tuéni, "La nuit
des étrangers, in Jardin de ma mémoire, Flammarion, 1998.)
« Je vous adresse cet article
consacré à Assia Djebar,
écrit à l’occasion d’un travail
sur cette auteur avec des élèves.
C’est en relisant plusieurs
de ses ouvrages qu’il
m’a paru indispensable d’en
faire un peu plus qu’un simple
travail de cours. Ainsi cet
article est-il né. »
Assia Djebar. Voilà. Le nom est
écrit. Il y a si longtemps qu'il est en
moi que le voir ainsi posé, cela
passerait presque pour une trahison.
Mais non. Il faut dire, il faut écrire
cette fascination, l'expliquer, la
décrypter. Assia Djebar est l'une des
voix qui m'ont faites. Elle a ouvert
devant moi des portes qui demeuraient
désespérément closes. Ses
hantises ont apprivoisé les miennes,
un peu. La force de ses mots dans le
silence comme dans le fracas a
inventé une cartographie de l'écriture
qui a délivré ma parole, qui
m'a appris à dire.
Oh, bien sûr c'est un grand écrivain,
bien sûr tout un chacun sait,
pressent, ce que son oeuvre a de
majeur, d'immense. Mais ces constats
ne disent rien d'elle. Rien de ce
qui passe d'elle à moi, lectrice, lecteur,
quand de ses écrits jaillissent à
la fois ténèbres et lumière, peur et
courage. Elle m'a bouleversée de
façon définitive. Saurai-je expliquer
cette puissance dans laquelle se
mêlent à la fois la souffrance et la
clarté, l'aspiration nécessaire au
meilleur de l'humain et la terrible
nécessité du désespoir face à l'abandon
de cette même humanité? Le
saurai-je? Ce souffle si intérieur
surgi de la phrase me propulse dans
le texte comme une nef consentante
et désorientée soumise au vent du
Sud. Pourtant, ce n'est pas une rêve
rie exotique mais bien une reconstruction
du temps et de l'espace qui
s'offre alors à moi, interminable
horizon de conscience qui me mène
à ce que je suis, femme vivante.
S’exiler en terre
de lucidité
Car l'écriture d'Assia Djebar est
une conscience. Elle est juste audelà
de ce Rien qui me leurre. Elle
est désillusion là où des mythes trop
faciles croient triompher. De quoi
parle-t-on? De la colonisation peutêtre…
de l'indépendance, de la
vanité des revanches, de la tristesse
des victoires qui vous saignent.
C'est tout cela. Il existe une guerre
permanente qui ronge les âmes, qui
dévore l'Algérie de l'intérieur, qui
lui dérobe sa voix. Le dire, le toucher
jusqu'à la blessure inguérissable,
c'est s'exiler en terre de lucidité,
certes, mais aussi s'exiler sur les
frontières d'une souffrance dont on
ne revient pas. L'enjeu est tel qu'on
ne peut renoncer. Il faut cela, il faut
ce mal de la parole, cette mise à nu
sobre du passé qu'on n'a pas pu ou
pas su exorciser pour avoir le droit
d'attendre autre chose par la suite.
Quoi, je ne sais. Mais les mots ont
ce pouvoir de nous dessiner un bien
là même où l’on ne croit déchiffrer
que de la douleur.
Je ne m'avance ni en diseuse, ni en scripteuse.
Sur l'air de la dépossession, je
voudrais pouvoir chanter.
Corps nu — puisque je me dépouille de
mes souvenirs d'enfance — je me veux
porteuse d'offrandes, mains tendues vers
qui, vers les Seigneurs de la guerre
d'hier, ou vers les fillettes rôdeuses qui
habitent le silence succédant aux batailles.
Et j'offre quoi, sinon les nœuds
d'écorce de la mémoire griffée, je cherche
quoi, peut-être la douve où se noient
les mots de meurtrissure. (L'amour la
fantasia).
Les mots eux-mêmes ne sont pas
simples. Elle achoppe encore sur la
question des mots. Comme Jabès
elle ne cesse de les interroger car ils
sont présents, immanents parfois,
mais rien ne vient d'eux seuls. La
langue les travestit, les trahit aussi.
Penser les mots, c'est penser la
langue, c'est penser l'architecture de
la pensée, c'est douter jusqu'au fondement.
Assia Djebar écrit dans une
langue d'exil (mais que ce mot revient
donc souvent ici) et cette terre
de langage est domaine véritable,
une indéniable possession qui assoit
l'âme, qui abrite l'être. Ce n'est
même pas un choix. Écrire en français
est imposé, contrainte lourde
aux relents d’Histoire terrifiants
mais cela comporte à terme une
liberté, une possible liberté, celle de
dire l'autre, le monde, soi et les
liens du sens par les mots de l'appropriation.
Est-ce une victoire? Mais sur qui,
sur quoi? Non. C'est un fait. Rien
de facile, mais un fait qui s'impose.
Le français venu dans la souffrance
jusqu'aux rives de sa culture, accompagné
d'un cortège de morts,
s'est transmué en langue de l'évasion
parce que les méandres de
l'attachement culturel sont multiples
et les issues du labyrinthe aussi.
Ses premiers pas hors de chez
elle, hors du monde des femmes de
langue arabe ou du dialecte l'ont
menée vers la langue française.
"Fillette arabe allant pour la première
fois à l'école un matin d'automne, main
dans la main du père…" (L'amour la fantasia)
Ce sont les premiers pas vers le
français et la phrase, lumineuse,
limpide, revient à l'envi parce que
là se trouve le noeud. Sortir, c'est se
confronter à l'autre et l'autre, c'était
alors un langage autre. De cette
lutte pour accéder à la parole reconnue,
il y a eu une mort, petite
mort de soi, implosion gravifique
d'une culture bafouée qui renaîtra
seulement plus tard, sous des mots
inconnus, des sonorités étrangères,
un chant d'exil. Et l'être devient
cela. Il demeure ce champ dévasté
où soi a dû affronter soi avant de
pouvoir enfin nommer cette souffrance,
déracinement-enracinement.
La langue vient donc d'un intérieur
où s'affrontent en silence des
heurts extérieurs. La langue est
forgée de conflits, de contradictions.
A ce compte, le secret de l’être ne
résiste pas à la nécessité littéraire de
tout voir, tout embrasser afin d'endiguer
la violence intérieure. Impérieuse,
la vague du dire brise les
tabous et part en quête de ces hiatus
qui sont à l'espace intérieur ce que
sont les gouffres ou les plus hostiles
déserts au réel qui baigne nos corps.
La mémoire des femmes
Pourtant, la réalité elle-même
s'enracine dans les lieux mentaux
du langage. Pour éclairer son histoire,
Assia Djebar éclaire de son
regard l'Histoire. C'est un appui de
la pensée. Déconstruire les apparences,
mettre à nu les blessures
fondatrices et pour cela, inlassablement,
relire le discours sur l'hier.
Femmes loin de Médine est la plongée
dans un passé si lointain qu'il a
l'aspect débonnaire des certitudes.
Mais de ces certitudes on peut extraire
tant de mensonges, tant de
mal, que redonner la parole aux
premières rawiyates et non répéter
inlassablement les légendes, écouter
ces femmes qui furent autant que
les hommes fondatrices d'une civilisation,
d'une culture, c'est se livrer
au sacrilège d'une libération. Les
femmes qui ont entouré ou rencontré
le Prophète avaient une densité,
une aura qu'on leur a ôté au
plus vite. Rendre à Fatima la justice
de sa réclamation et, à travers cela,
proclamer le droit de ses innombrables
héritières à la justice, à
l’humaine justice, rendre à Aïcha la
vérité de sa jeunesse, ses sentiments
et ses blessures, pour ne citer que
ces deux exemples trop connus,
c'est se retrouver en tant que femme
dans l'imaginaire musulman. C'est
ne plus se perdre dans le discours
des mangeurs d'histoire. C'est accéder
à un seuil sur lequel buttent les
structures sociales les mieux ancrées
et dépasser l'aveuglement
douloureux du silence, du renoncement.
Aïcha "mère des croyants" parce que
première des rawiyates (…) elle voit son
destin se dessiner : oui, nourrir la mémoire
des croyants, entreprendre cette
longue patience, cet inlassable travail,
distiller ce lait goutte à goutte. Préserver,
pour toutes les filles d'lsmaël, parole
vive. (Femmes loin de Médine)
Fille d'Aïcha en un certain sens,
Assia Djebar fuit le silence car son
regard est celui du langage.
Elle passe au tamis l'indéchiffrable
sable d'un temps occulté. Tournée
vers l'extérieur, à la manière de
ces devinettes tifinagh écrites sur le
sable comme un envol de syllabes
venues du fond des temps, elle exhume
sans fléchir les secrets et les
aveuglements qui font de la culture
implicite une prison de l'esprit.
Écrire devient cette tension dans
laquelle on se rejoint. Miroir ou
double — et ce ne serait pas la
même chose — I'écriture du temps
offre à l’être présent une limpidité
historique et recompose une réalité
sans fard. Si c'est un miroir que
d'écrire la quête de soi dans les
dédales d'un passé qui nous obsède,
c'est que l’Histoire nous fait. Déjouer
les pièges des labyrinthes
idéologiques donne à voir l'instable
du présent, malgré la permanence
en nous de ce mouvement pendulaire
du passé vers le présent. Nous
sommes ces êtres à l'ego puissant,
mais tant d'autres aussi, tant de voix
font le siège, oui, de nos savoirs et
de nos désirs. Elle a choisi de laisser
résonner la clameur de ces voix
jusqu'à en être remplie, façonnée.
Mais est-ce un choix? Peut-être n'y
avait-il pas d'alternative devant
l'inéluctable douleur de la conscience.
L'Algérie est ma demeure et
dans son paysage, des femmes et
des hommes ont posé chacune des
pierres qui ont fait mon esprit. Et je
n'oublie pas qu'ils en ont payé et en
payent encore le prix de l'atroce.
Le double de l’écriture
Si l'écriture révèle en nous un
double, c'est qu'on est non seulement
l'ensemble de ces voix dans
leur simultanéité, mais aussi ce
temps, cette mesure infiniment
distendue, distante même, qui nous
fait partie prenante d'un passé. Depuis
ici, maintenant, je plonge dans
l’hier. Hier m'appartient par sa
vérité et je me dévêts de tous les
faux semblants du discours. Écrire
me fait regagner cette part de soi
qui nous échappe sans cesse, me
réapproprier le récit de ce que je
suis en un temps diffus et vivant qui
abolit les mausolées. Est-ce douloureux?
Dans l'écriture, le double est
ce qui apparaît de soi. Cette vérité a
cheminé dans les marécages du
doute avant d'arriver là. Mais jamais
immobile, jamais éternelle,
l'image change. Un mouvement qui
me sauve mais n'épargne pas la
souffrance. Quand le passé m'atteint
de plein fouet, je demeure pantelante,
en proie au déséquilibre, mais
forte au coeur de cette fragilité car
vraie, un peu plus vraie.
Je me prends alors à vouloir plus.
A vouloir tout savoir d'elle, auteur
qui m'accompagne si bien. Oh, pas
son existence privée. Je ne sais rien.
Mais elle en ses échos, ses silences,
sa lecture du lieu et du temps qu'elle
traverse. Moi dans ses pas, je pour
suis un autre regard, j'apprends les
mots qui disent, qui construisent.
Nous, enfants dans les patios où nos
mères nous apparaissent encore jeunes,
sereines (…) nous, dans le bruissement
alangui des voix féminines perdues,
nous en percevons encore la chaleur
ancienne… mais rarement le recroquevillement.
Or ces îlots de paix
(…) n'est-ce pas un peu de cette autonomie
végétale des Algéroises du tableau,
monde des femmes complètement
séparé? (Femmes dans un appartement
d'Alger)
Je veux sortir. Je veux être hors du
tableau de Delacroix. Il est dans
mon imaginaire la marque d'une
appartenance fallacieuse. Je veux
sortir à toute force d'une immobilité
qui me rongerait de silence et d'oubli.
Je veux vivre la rencontre de
l'autre en mots libres et violents. Je
veux m'exiler d'une solitude qui n'a
jamais trahi que l'espoir. Que les
morts aient enfin un nom pour exister
parmi les vivants! Je veux dénoncer
les rivages de l'inerte et ne
pas échouer dans une anse trompeuse
d'évidences tacites. Rien n'est
donné, rien ne vient seul. Je m'exile
de la torpeur d'une souffrance ronronnante
pour plonger dans l'acide
d'une vérité à découvrir sans cesse.
Dans le temps l'écriture est ce
double qui révèle à la lumière de
l'entendement les visages du passé.
Dans les lieux de l'imaginaire, elle
est donc l'exil à la fois douloureux
et salutaire qui met toute chose à
distance, sur une frontière entre soi
et l'absolue indifférence, où tout
serait étranger. L'écriture est un
passage. Une porte entre moi et
l'autre, en ce que l'Autre a de plus
immense. L'écriture défait le secret
de l'intransmissible, crée cette indispensable
transition de moi en
devenir parmi les autres, dans le
monde.
Que reste-t-il à dire? Une nostalgie
brûlante, faite de violence et de
désir m'étreint à chaque lecture.
Une vie riche de milliers de vies
grésille en moi. La voix d'Assia
Djebar a cette résonance particulière
qui me dit toute la souffrance
tapie sous les silences coupables,
qui débusque la malédiction du
mutisme sous l'artifice des belles
paroles. Ouverture, je le redis, les
mots me délivrent du froid et de
l'oubli. Ils jettent des passerelles
vers d'inaccessibles trous d'ombres
et j'admire, oui, j'admire sans limite
cette force déchirante, cette force où
transparaissent toutes les blessures
et qui pourtant ne laisse pas l’Être
renoncer à sa conscience.
Assia Djebar, c'est une rencontre
infinie. Elle est carrefour et je me
présente devant des textes qui me
dépouillent de toutes les prétentions
de l'illusion. J'y plonge jusqu'à
trouver une main vivante, parole de
l'Autre en chemin aussi. Je me réconcilie
au-delà de l'impuissance de
chaque propos avec l'acte si doux, si
dur, de dire la vie en son insoutenable
densité, de lire la vie, cette nécessité
intègre.
par Leila Zhour