Filles d'Ismaël
La pensée de midi
Filles d’Ismaël
dans le vent et la tempête
Assia Djebar présente ici un drame musical qui a
été montré à Rome en 2000.
Elle explicite le sens qu’elle a voulu donner à
cette création au regard des violences
faites aux femmes de “chez elle”. Diplômée
d’histoire, Assia Djebar, née à Cherchell,
fut la première Algérienne à devenir dans son
pays professeur d’université.
Après avoir dirigé à la Louisiana State
University le Centre des études françaises
et francophones, elle a été nommée à la New York
University.
Entre-temps, devenue écrivain et cinéaste, elle a
publié une quinzaine de livres
et réalisé deux films, tous marqués par ce
qu’elle nomme
Ces voix qui m’assiègent, titre de son dernier livre publié chez Albin
Michel en 1999.
Elle a reçu en 2000, à la Foire du livre de
Francfort, le prestigieux prix de la Paix.
FILLES D’ISMAËL
est le titre du drame
musical en cinq actes et vingt et
un
tableaux que j’ai écrit puis dirigé en l’an 2000 pour le Teatro di
Roma.
Je parle en effet et j’écris d’abord, depuis des décennies, en
tant
que “fille d’Ismaël”. Puisque née musulmane et éduquée dans cet héritage,
je
garde, malgré moi, cette ascendance biblique comme trace originaire
–
ombre, que je le veuille ou non, de cet ancêtre d’il y a des
millénaires,
Ismaël, frère aîné d’Isaac, premier fils d’Abraham et de la servante
Agar,
la concubine égyptienne que Sarah, si longtemps stérile, et
jalouse,
fera chasser. Or, pourquoi ne me sentirais-je, tout autant, sinon
davantage,
“fille d’Agar”, liée à cette épouse répudiée et qui risqua – avec
son
bébé – de s’asphyxier dans le désert d’Arabie ?
En
amont de toute histoire islamique, autant féminine que masculine, est inscrite
la
marque de cette expulsion d’une femme, chassée parce que mère, elle
seule
soudain en charge de son enfant, et Abraham, que les musulmans surnomment
“Khalil”,
c’est-à-dire le tendre ami de Dieu, mais qui fut si tendre
aussi
avec Sarah, sa première et chère épouse, elle qui, plus tard, éclatera de
rire
quand l’ange lui annoncera que, malgré son âge, elle accouchera d’Isaac,
l’ancêtre
des douze tribus d’Israël…
Mais
reprenons le déroulé de l’histoire millénaire des trois monothéismes telle que
la
rêvent, ou la reconstituent, les musulmans, à la suite du Prohète Mohammed qui
se
dit descendant direct, par cette lignée ismaélienne, d’Abraham “el khalil”.
Agar,
l’abandonnée, qui ne voit comment étancher la soif de l’enfant, se met
à
courir d’une colline à l’autre : elle va et vient, affolée, éplorée, d’un
horizon
à
l’autre, elle tourne autour de l’enfant qui vagit, qui s’essouffle, qui
suffoque.
La
jeune mère s’égare vers tous les lointains, puis revient : elle
voudrait
crier, elle fend l’air en encerclant, en protégeant son fils, elle entre
en
transes autour du bébé s’agitant dans la poussière ; voici qu’elle chancelle
–
va-t-elle renoncer, s’affaler, s’abattre pour ne plus se relever, s’asphyxier,
elle
et lui, elle avec lui, Ismaël ? Non, elle court, vibrante de ses
dernières
forces, elle danserait presque, avec comme des cris de bête, des
soupirs
rauques, des râles perdus, elle va et vient encore et encore, murmurant
des
bribes de prières inconnues ou barbares, délirant, puis se
repentant,
se souvenant…
O
Dieu d’Abraham, l’Ami de Dieu,
O
Dieu d’Ismaël, du fils de l’Ami de Dieu !
O
Dieu…
Assia
Djebar - Filles d’Ismaël, dans le vent et la tempête
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La pensée de
midi
Une
mère étrangère
Elle
s’arrête, elle ne se retourne pas, elle se fige : dans un silence de fondrière
elle
entend, telle une invisible rivière, une sorte d’égouttement, un filet lent de
notes
glissées, qui devient fontaine hésitante, son continu de cascade douce,
puis,
par sursauts, un débordement, mué en effervescence presque joyeuse.
Elle
s’arrête, Agar, Agar écartelée d’espoir, Agar dressée en plein soleil. Elle se
retourne
car, à cette musique éclaboussée de l’eau – de l’eau, vraiment, O Dieu des
solitudes
–, se mêle la source
d’un rire inépuisable, celui de son enfant à terre.
Agar
se précipite vers Ismaël, vers sa voix, vers son rire : il a humé, entendu
l’eau.
C’est comme si, goutte à goutte, sur lui, en lui, les vagues ruisselaient
déjà
: la jeune mère s’est penchée vers la source – tout près, si près du bébé qui
gigote,
qui rit, qui vit, qui revit. Agar s’agenouille, emplit ses paumes réunies du
liquide
miraculeux, déverse ce don en flux étincelant entre les lèvres d’Ismaël.
L’enfant
boit plus qu’une gorgée, plus que la suivante, comme s’il s’abreuvait, en
cet
instant, pour sa vie entière, de cette eau bienheureuse : ainsi, cette source
de
Zem
Zem, jaillie dans le désert, coulera jusqu’à nos jours d’aujourd’hui.
II
Mère
d’Ismaël, la femme-ancêtre des ismaéliens, Agar revit chaque année, au
cours
du grand pèlerinage de La Mecque, en ombre flottante devant des millions
de
pèlerins de toutes races : chacun, après avoir fait plusieurs circuits
autour
de la Kaaba, doit s’éloigner, venir courir sept fois entre deux monticules
distants
de quatre cents mètres l’un de l’autre : la colline es Saffa (c’est-à-dire le
Rocher)
et, à l’autre bout, la colline al Marwa (c’est-à-dire la Pierre). Al Saffa et
al
Marwa comptent vraiment parmi les choses sacrées de Dieu, dit la sourate
(II.158). Ce rituel, entretenu sur les lieux mêmes de
l’angoisse, puis de la joie
d’Agar,
ne préfigure-t-il pas un théâtre de la passion féminine, une célébration
de la
Mère étrangère, que seul Dieu a protégée ?
Ainsi
éclairée, toute représentation s’approchant, de près ou de loin, de la
spiritualité
islamique,
est d’abord re-visitation d’une angoisse, d’un dénuement,
puis
d’une inattendue conquête de la femme… Pour notre situation d’hier et
pour
la nôtre d’aujourd’hui, tout autant. Quant à Abraham, il sera prêt ensuite
à
sacrifier son fils pour Dieu.
Plus
tard, Ismaël, grandi dans le désert, verra revenir à lui son père. Père et
fils,
ensemble,
construiront la Kaaba, ou “Maison de Dieu” à La Mecque. Le Coran
fait
dire à Abraham :
Louange
à Dieu !
Dans
ma vieillesse, il m’a donné Ismaël et Isaac ! (XIV.39)
La
pensée de midi 49
Si
bien que les pèlerins, d’hier et d’aujourd’hui, à la “Grande Fête” (l’Aïd el
Kebir)
ou pour le “petit pèlerinage” les autres jours, sont invités à revivre
d’abord
– en faisant sept fois le tour de la Kaaba – ces retrouvailles du Père
et de
son premier fils. Circuits obligatoires du rituel de purification, avant
de
devoir aller courir, entre es Saffa et al
Marwa, derrière le
fantôme d’Agar
en
transes. Comme s’il fallait exorciser la tentation permanente de l’expulsion
de la
première mère ! Comme s’il ne devait pas y avoir – et risquer alors
d’apparaître
si cruelle – une culpabilité première : celle d’Abraham, obéissant
à
Sarah.
Malaise
des descendants d’Ismaël, qui veulent oublier le dénuement de l’abandonnée,
Agar,
pour se rapprocher avant tout d’Abraham, leur père ! Il semble
même
que si, en Islam, Abraham est encore plus glorifié que chez les juifs et
chez
les chrétiens c’est en définitive au détriment de la mère, peut-être de toute
mère,
en tout cas, s’agissant d’Agar, au détriment de la mère étrangère.
III
Le drame musical, Filles d’Ismaël dans le
vent et la tempête,
s’ouvre par un
chant,
qui évoque la situation actuelle des femmes dans maints pays musulmans
où
elles se retrouvent – en particulier elles… en pleine tempête ! Vent de
la
violence, au Soudan, en Iran, en Afghanistan, mais aussi hier encore en
Bosnie,
aujourd’hui en Tchétchénie. Femmes de religion musulmane pour la
majorité,
sur ces terres, elles, vulnérables dans leur corps, dans leur mouvement,
dans
leur liberté individuelle, parce que prises dans la spirale de la violence.
Elles
sont devenues en fait un enjeu pour un islamisme politique
s’opposant
à la laïcité (celle-ci perçue prétendument comme notion “occidentale”).
Cette
situation féminine inique, dans plusieurs pays (et surtout depuis
la
décennie 1990), est l’argument du chant d’ouverture, le vent et la tempête,
qui
le scande en couplets véhéments :
La
peur hier, à Alger
Par
des fous désespérés
Femmes
et enfants trop souvent
Massacrés
La
longue solitude à Sarajevo
La
folie et la haine au Kosovo
Les
ruines du désastre à effacer
Assia
Djebar - Filles d’Ismaël, dans le vent et la tempête
Ecoutez,
vous tous, aujourd’hui et demain,
Le
chant des filles d’Ismaël
Dans
le vent et la tempête
Allumons
pour vous et pour nous
Allumons
le vif du passé
Pour
l’avenir !
Car,
en effet, que prétendent les tenants de l’islamisme politique qui imposent
dans
leurs pays une discrimination sexuelle, sinon revenir à un modèle sommaire
de
l’origine ? Quelle origine ? Celle des premiers temps de l’islam – il y a
un
peu plus de quatorze siècles. En fait une origine caricaturée !
C’est
pourquoi ce drame musical, en remontant aux jours de la mort du Prophète,
se
veut aussi leçon d’histoire – sur quelques mois, à Médine, première
capitale
de l’Etat de Mohammed. Or le premier drame est celui de la succession
politique
du Fondateur, et au coeur de celle-ci va surgir la figure emblématique
de
Fatima. La fille du Prophète devient pour nous symbole de la dépossession
féminine,
mais aussi de la révolte, et de la lucidité amère.
En
faisant revivre cette tragédie première, au sein même de la famille du
Prophète,
je
prétends – par l’amplification des choeurs des femmes de Médine, par
l’évocation
de tout un peuple féminin, yeux et ouïe ouverts devant la division
irréductible
–, oui, je tente de réveiller ce passé originel, et d’éclairer, par là
même,
notre dépossession actuelle, notre humiliation (je ne trouve pas d’autre
mot),
à nous, femmes, vivant à Alger, Riad ou Khartoum, et plus loin encore,
jusqu’à
Kaboul. Jusqu’au plus noir du déni fait, dès lors, à toutes les femmes !
Face
à cette nécessité d’affronter, même par de simples mots, une telle régression
collective
religieuse, pourquoi vouloir se placer sur le plan si fragile, si
friable,
du théâtre ? Quand, précisément, il est dit si souvent qu’en Islam, justement,
la
représentation humaine est interdite – et, par là même, tout “jeu”
théâtral
concernant le domaine du sacré. Toute image du Prophète d’abord, de
sa
famille et de ses compagnons ensuite, serait taboue. Ces fausses croyances,
le
moment est venu de les dépoussiérer.
Peut-être
faudrait-il rappeler qu’à propos de la représentation de Dieu, des prophètes,
des
saints, les débats ont une histoire mouvementée, conflictuelle, dans les
trois
monothéismes qui souvent ont coexisté ou rivalisé avec un monde païen,
chargé
de ses idoles (de même aujourd’hui, avec la laïcité et sa duplication presque
à
l’infini des images). Pour le passé, je n’évoquerai que la fameuse “querelle
des
images”
au VIIIe siècle. L’Eglise dut s’appuyer sur le fameux concile de
Nicée, en
787,
où l’impératrice byzantine Irène fit réunir plusieurs centaines de prélats
50
La pensée de
midi
Une
mère étrangère
La
pensée de midi 51
Assia
Djebar - Filles d’Ismaël, dans le vent et la tempête
orthodoxes,
conjointement avec des évêques catholiques. Après des jours de
discussions
et d’argumentations, on proclama que l’icône, image sacrée de
Dieu,
de Jésus-Christ et des saints, était permise, comme “support pour la
prière”.
Ce concilemit ainsi fin à cinquante ans de violences, de persécutions dues
à un
fort mouvement iconoclaste dont saint Jean Damascène dénonça, pour finir, le
caractère
hérétique.
J’évoque
ce précédent si ancien, face à ce que l’Islam actuel connaît avec les
récentes,
et si tristes, proclamations iconoclastes, de soldats se disant “étudiants”,
tandis
qu’ils détruisent les trésors anté-islamiques d’Afghanistan. Les
excès
et les aveuglements fanatiques sont hélas de toutes les époques ; ils ont
sévi
dans de nombreuses cultures. Il est simplement à craindre que l’antidote à
l’aveuglement
et à “la folie iconoclaste” (l’expression est également de saint Jean
Damascène)
ne puisse être trouvé par des penseurs, intellectuels ou philosophes
du
monde musulman d’aujourd’hui. En attendant, les trésors en miniatures
persanes,
anatoliennes et hindoues du passé islamique dorment dans les
musées
de Topkapi et des capitales occidentales. Elles ont, depuis plus d’un
siècle
au moins, nourri et influencé l’inspiration – par leurs couleurs, leur harmonie
et
leur hardiesse esthétiques – des plus grands peintres contemporains.
Revenons
au théâtre, ou plutôt à ce prétendu non-théâtre qui serait inscrit dans
la
nature même de la culture islamique. Rien n’est plus inexact. Certes, la tradition
occidentale
du “théâtre à l’italienne”, ainsi que de l’opéra à sujet mythologique,
orientaliste
ou même religieux de l’Europe, n’a pu se développer au sud
de la
Méditerranée, à cause de la trop prégnante ségrégation sexuelle de la vie
quotidienne
qui a pesé même sur les classes moyennes, depuis Casablanca jusqu’au
Proche-Orient,
à Riad ou à Bagdad. Mais au Maroc, par exemple, Marrakech,
avec
sa célèbre place de Djemáa el-Fna, expose un théâtre traditionnel de
rue,
avec ses conteurs intarissables pour des cercles d’auditeurs renouvelés, le
public
populaire participant même à l’improvisation de quelques-uns. Dans les
pays
d’héritage bédouin comme en Arabie, toute poésie se déclamait au sein du
désert
dans des tournois où les poèmes qui remportaient la palme étaient alors
“suspendus”
: autre dramaturgie où la poésie inscrite devenait objet du spectacle
visuel.
Enfin, et surtout dans le monde chiite, plus particulièrement en
langue
persane, vont annuellement se dérouler, joués par des fidèles participants,
des
spectacles rappelant – en de nombreux points – les “Passions” du
Moyen
Age chrétien où, sur le parvis des cathédrales, des fidèles fervents revivaient
le
chemin de croix du Christ. Un même théâtre religieux, dans cette aire
islamique,
va célébrer la mort en martyr d’Hossein, petit-fils du Prophète et fils
de
Fatima, assassiné avec ses compagnons à Kerbela, en 680 apr. J.-C., sur les
ordres
de Yazid, le calife omeyade.
Cet
art, à partir des lamentations d’un public spontané, va se muer en théâtre
spécifique
– le
spectacle des ‘taziyés
–, il va fleurir à
partir du XIVe jusqu’au XVIIIe siècles
et
devenir quasiment un art officiel. Il se développe en théâtre presque
d’apparat,
avec
ses lieux consacrés, son répertoire multiple et une liturgie surabondante,
théâtre
essentiellement tragique, source de larmes certes, de transes, quelquefois
de
flagellations – participation à la souffrance revécue des héros, compagnons de
Hossein.
Ce ‘taziyé – qui a repris dans l’Iran de ces
dernières années – est sans nul
doute
un théâtre de la douleur, peut-être même de la cruauté : il est en tout cas
spécifique
de
l’aire islamique, comme en Turquie sur un autre registre, le spectacle de
dérision
et guignolesque des garagouz
(théâtre d’ombres).
L’interdit
de la représentation est donc bien un leurre : la sympathie, la symbiose et
la
“catharsis” inhérentes à l’art théâtral ont sollicité, d’un public de culture
musulmane,
des
formes autres de participation émotionnelle, affective, intellectuelle. Jusqu’à
la
danse des derviches tourneurs, dans le sillage de l’héritage de Jalal ed dinn
el
Roumi,
qui garde sa fascination intacte et son authenticité, depuis des siècles.
IV
Le
drame musical s’ouvre dans le patio d’Aïcha, en présence de ses amies, de ses
servantes.
Non loin de là, les voisins marient leur fille. L’épouse du Prophète a
fait
envoyer un cadeau, une robe pour la mariée, mais Mohammed a recommandé
à son
épouse de leur payer la meilleure chanteuse de la ville, car, dit-il
avec
indulgence, “les gens de Médine aiment tellement la musique !” Détails,
semble-t-il,
anodins, s’il n’y avait le personnage de la Rawiya (“la transmettrice
de la
mémoire”) qui, telle une diseuse populaire, surgit hors de la scène,
s’avance
vers le public d’aujourd’hui sur une esplanade, opère ainsi une véritable
“propédeutique”
pour spectateurs non avertis : elle brandit les textes des
Hadiths, cite le Prophète, ce qu’il a dit –
et qui a force de loi, aujourd’hui. Interruption
joyeuse
et “bon enfant”, après laquelle l’action repart, et il en sera de
même
dans chaque acte. La présence, les jugements, les décisions du Prophète,
pourtant
non visible, font, dans chacun des cinq actes, interrompre à brûlepourpoint
l’action.
Et c’est ainsi que, peu à peu, le présent – avec sa carapace
d’interdits
– est bousculé : oui, la musique est permise, oui, le Prophète a empêché
son
gendre de prendre seconde épouse.
Ces
détails, cette ambiance presque joyeuse, viennent avant les premières
angoisses,
la dernière nuit d’attente, et son issue fatale, la déchirure que représentera
cette
mort, le suspense du choix du successeur, puis la douleur et le dédain
pour
la seule fille vivante du Prophète. Ainsi la figure de Fatima, devant le double
52
La pensée de
midi
Une
mère étrangère
La
pensée de midi 53
Assia
Djebar - Filles d’Ismaël, dans le vent et la tempête
déni
que celle-ci doit subir de la part du premier Calife, va se charger de juste
colère,
sa
voix vibrante de révolte va s’amplifier, gonflée à la fois de poésie et de
reproches
implacables.
Accompagnée par la majorité des femmes de Médine, bouleversante
et
affaiblie, soutenue par son amie Esma et par son mari Ali, Fatima, devant nous,
s’incline
peu à peu vers une mort mystique, quelques mois à peine après la disparition
de
son père. Et ainsi a-t-elle envahi les deux derniers actes de la pièce, elle
s’est
transformée
devant nous, femmes de l’Islam d’aujourd’hui, en notre véritable Antigone,
celle
qui rappelle les “lois non écrites” face à l’étroite politique.
Filles
d’Ismaël, dans le vent et la tempête a donc pour ambition de faire revivre, en
vingt
et un tableaux, la Passion de Fatima, dans un authentique esprit des origines.
J’ai
voulu reprendre, comme dans Loin de Médine, une mise en espace
des
Dames de cette époque, garder fidélité historique à leurs paroles, tout en
réinventant
une liberté de la voix qui chante, de leurs corps en mouvement, des
draps,
des soieries qui les embellissent, sans les ensevelir.
Je
n’ai certes pas réinventé le théâtre à Rome, l’été dernier. Mais je sais que je
me
suis approchée d’un terrain dangereux, parce que proche du religieux. En
travaillant
au plus près les corps, les voix, les lumières, les masques, j’ai
retrouvé
une sorte de quattrocento
appliqué à la
culture islamique, comme
une
transfiguration. Tout en laissant clamer la révolte
actuelle des femmes de chez
moi.
C’est cela, la double face de mon “engagement” d’écrivain.