Jeudi 23 Juin 2005

Assia Djebar, première Algérienne sous la Coupole.

Assia Djebar s'était elle-même prédestinée, sans le savoir, à entrer un jour à l'Académie française. Pour ne pas être reconnue, conspuée par ses proches et surtout par son père, pour son premier roman, La Soif, l'histoire d'une jeune Algérienne éprise de liberté, Fatima Zohra Imalyène se choisit un autre prénom, « Assia », qui veut dire en arabe « l'Immortelle ». Elle n'en connaissait pas la signification et l'a apprise il y a seulement quelques années. Et là voilà en ce mois de juin, élue à 69 ans chez les « Immortels », première femme d'origine berbère et maghrébine - et premier auteur maghébin - à entrer à l'Académie française. « C'était écrit », comme on dit chez les musulmans. Quelle belle histoire !
Pourtant, ceux qui lisent et aiment Assia Djebar depuis des années, savent aussi que la France la boudait quelque peu, à la manière dont nos autorités culturelles, scientifiques et autres ont délaissé à une époque, par exemple, le commandant Jacques-Yves Cousteau. Sans que l'on comprenne bien pourquoi. Car Assia Djebar a toujours été une pionnière : en Algérie où elle est née sous la colonisation, elle a été la seule Algérienne, la seule musulmane, pensionnaire au lycée de Blida, la seule encore en classe d'hypokhâgne, la première Algérienne toujours, à être reçue en France à l'École normale supérieure (ENS) où elle fut « démissionnée » pour cause de grève par solidarité avec ses « frères » algériens dès les premiers jours de la guerre d'indépendance. Qui sait en France et en Algérie que le général de Gaulle, en pleine guerre d'Algérie, avait demandé, en 1959, sa réintégration à l'École normale, en raison de son « talent littéraire » ?
Cette rebelle née aimait autant la langue de Molière que celle du Coran. Jeune fille, elle pleurait de ne pouvoir vanter la beauté de la seconde dans une France coloniale tout en servant la première, mieux que certains Français. Elle les manie aussi bien l'une que l'autre, mais c'est la langue française qui lui a donné tous les honneurs... à l'étranger : cette année on a encore parlé d'elle pour le Nobel de littérature alors qu'elle a déjà été honorée dès 1979 en recevant le Prix de la critique internationale à Venise, pour son roman La Nouba des femmes du mont Chenoua, puis le prix américain Neustadt en 1996, et quatre ans plus tard le prix de la Paix à Francfort, après avoir été élue à l'Académie royale de littérature de Belgique au siège prestigieux de Julien Green.
Lucide, légèrement ironique, Assia Djebar a souligné être « touchée d'avoir été élue à l'Académie où sans doute beaucoup de gens ne connaissaient pas mes livres ». La chose peut paraître surprenante, d'autant que l'un de ses derniers romans, Disparition de la langue française, sorti il y a deux ans, rendait hommage au temps jadis du beau parler français en Algérie, par les Algériens musulmans eux-mêmes. Or, les académiciens sont censés protéger la langue française... Son père, « arabe », instituteur en pleine colonisation, fut de ceux-là, qui aimait manier la langue de Molière à la perfection. Il transmit à sa fille cet amour, la poussant aux études supérieures, comme ce fut le cas, et encore de nos jours, de pères arabes, musulmans, contrairement aux clichés maintes fois entendus sur la société musulmane. Du Maghreb au Proche-Orient, nombreuses sont les jeunes filles à raconter la même histoire, qui commence par « Mon père qui voulait que je fasse des études... ».
Assia, le coeur collé à la langue française, alla donc porter la bonne parole aux États-Unis, d'abord à la Louisiana State University de Baton Rouge puis, depuis quatre ans, au département d'études françaises de la New York University. Dans l'indifférence des pouvoirs publics français qui ne lui ont jamais proposé d'enseigner dans une quelconque université française. Il faut donc que l'on se mette à parler de « quotas ethniques » en France, concernant en particulier les Français d'origine maghrébine, pour que, Quai Conti, 39 immortels pensent enfin à Assia Djebar comme 40e membre. Nombreux sont les écrivains algériens, parmi lesquels Tahar Djaout, assassiné par un groupe armé islamiste le 2 juin 1993, il y a donc douze ans, à lui avoir rendu très tôt hommage, en la qualifiant de l'un des « plus grands écrivains francophones ». Alors, ne boudons pas notre plaisir de voir célébrer ainsi une Maghrébine, qui sait conjuguer à merveille, et en français, la liberté d'écrire. Chose toujours exceptionnelle pour une femme dans le monde arabe.

FICATIER Julia