Mercredi 10 Décembre 2003

Assia Djebar Une écriture nomade qui fait ouvre de résistance

Écrire, pour moi, c'est d'abord recréer, dans la langue que j'habite, le mouvement irrépressible du corps au dehors. Et à cette affirmation d'Assia Djebar, Pierre Michon, comme en écho : écrire, c'est plaider pour les siens. On écrit dans la peau de cet être-là, une femme arabo-berbère qui fait usage de sa liberté pour revenir parmi les siens, par le long détour d'une langue étrangère et de l'espace entier du monde.
Tels sont les accents de vérité et d'émotion qui ont marqué les travaux du colloque international Assia Djebar, nomade entre les murs, organisé, dans le cadre de l'Année de l'Algérie en France, par la Maison des écrivains, les 27, 28 et 29 novembre, et qui réunissait, autour de l'auteure, écrivains, universitaires, traducteurs et cinéastes (1) d'une dizaine de pays, tous ensemble dessinant le portrait multiple d'une écriture de résistance. Évoquée par Michelle Perrot, d'abord l'ouvre de l'historienne Djebar, soucieuse d'inscrire la mémoire des femmes en une chaîne indissociable de l'amour de la langue. Mais aussi l'ouvre de poésie dont Khatibi fit jouer les figures de la " guerrière " et de la " vestale ", Jacqueline Risset entendre les affinités avec Dante qui sut inventer une langue pour parler aux morts. Quant à l'ouvre du témoin Djebar, elle s'exprima dans un très beau dialogue avec Andrée Chédid sur les guerres et le terrorisme au quotidien, tandis que François Bon fit apparaître la ressource intérieure de l'écriture contre les violences vécues par les adolescentes des cités.
Cette faculté d'écoute, par l'écriture nomade, des voix ensevelies, Mireille Calle-Gruber (2), coordinatrice du colloque, la nomma une littérature-sakina : mot arabe qu'Assia traduit par " la sérénité des passages ". Sakina-Sérénité, c'est aussi le nom d'un monde sororal équitable tel que l'invoquait l'écrivaine en recevant à Francfort, en 2000, le prix de la paix : " J'en ai l'espoir tenace, les femmes en Algérie, par leurs souffrances et leur parole de vérité, nous libéreront de l'étau de ces années terribles. "
Jean-B. Deloutre
Pierre Samson a réalisé un film vidéo de cinquante-trois minutes : Assia Djebar ou l'écriture dévoilée, entretiens avec Mireille Calle-Gruber, produit par la Maison des écrivains et le département d'études féminines de l'université Paris-VIII.
(2) Auteure de l'essai Assia Djebar, la résistance de l'écriture. Regards d'un écrivain d'Algérie, Maisonneuve et Larose, 2001.